Depuis l'incarcération de Tariq Ramadan, une plaignante se dit "lynchée" au quotidien

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Lorsque son agresseur présumé a été placé en détention, Henda Ayari s'est sentie "soulagée". Mais "ça n'a pas duré", raconte-t-elle à Europe 1 : assaillie de messages d'insultes, elle dit vivre "sous pression".  

TÉMOIGNAGE EUROPE 1

Pour Tariq Ramadan, "soit vous êtes voilée, soit vous êtes violée". Fin octobre, Henda Ayari était la première à déposer plainte contre le théologien suisse, l'accusant de viol et de menaces de mort. Début février, après qu'une seconde femme a porté plainte pour des faits similaires, l'homme a été mis en examen et placé en détention provisoire. Sur les réseaux sociaux, une vaste campagne relayée notamment par des responsables musulmans réclame depuis la libération de l'islamologue, au nom de la "présomption d'innocence", mais aussi de son état de santé. Celui-ci a été jugé compatible avec sa détention provisoire, confirmée par la cour d'appel de Paris la semaine dernière. Interrogée par Europe 1, Henda Ayari affirme faire l'objet d'un "lynchage" de la part des soutiens de Tariq Ramadan. 

Comment avez-vous vécu ces dernières semaines, depuis que Tariq Ramadan a été placé en détention ?

C'est encore pire. Je ne peux pas dire que je me sens mieux. Au début, je me suis sentie soulagée en me disant : "au moins il ne va pas continuer, il ne fera pas de mal à d'autres femmes". Je me suis dit, aussi : "peut-être que d'autres victimes vont avoir le courage de porter plainte maintenant". Mais ça n'a pas duré. Alors que ça s'était calmé en décembre au niveau des messages d'insultes, ça a repris de plus belle. J'ai été lynchée, j'en ai reçu des centaines, des milliers. C'est l'horreur. Je suis sous pression, je dors mal. J'ai retrouvé mon pneu de voiture crevé, j'ai retrouvé des excréments à côté de mon véhicule, on sonne à ma porte et je ne sais pas qui c'est… J'ai été suivie la semaine dernière par des hommes en voiture, j'ai même été suivie par des fans de Ramadan en faisant mes courses ! Les gens me reconnaissent dans la rue maintenant. C'est très dur de vivre comme ça.

Quel regard portez-vous sur la campagne pour la libération de Tariq Ramadan, qui a notamment lancé une cagnotte collaborative ?

Ça ne m'étonne pas. Il y a beaucoup de victimisation dans la stratégie de Tariq Ramadan, qui arrive au tribunal en ambulance, qui dit qu'il a de gros problèmes de santé. Les gens sont tristes par rapport à ça, ils trouvent que c'est une injustice. La campagne a été très bien faite, avec des belles photos, des belles vidéos pour le faire passer pour une victime. On dit que Ramadan est en prison parce qu'il est musulman, on ne dit pas c'est un potentiel violeur. On ne me considère pas comme une femme musulmane mais comme une traîtresse. C'est quelqu'un qui a des gros moyens financiers, alors que moi je galère depuis des mois pour payer un constat d'huissier... J'ai l'impression que je suis jetée en pâture, parce que je suis à visage découvert, qu'on connaît mon nom, contrairement à l'autre victime qui est anonyme et qui est plus protégée. Je prends tout pour moi, mais je me dis que si ça peut aider d'autres femmes je n'aurais pas fait ça pour rien. Heureusement, il y a aussi des anonymes qui me soutiennent sur les réseaux sociaux. Je les remercie vraiment, sans eux je ne sais pas comment j'aurais fait pour continuer, je ne pense pas que j'aurais tenu le coup.

Vous venez aussi de déposer plainte pour diffamation…

Oui, parce qu'il y a une lettre qui circule, elle a été écrite par une personne, qui se dit être mon ex-belle sœur. Dans cette lettre, il y a de gros mensonges : ça a été fait pour me nuire, en disant que j'abandonnais mes enfants, que j'avais fait des séjours en hôpital psychiatrique, tout ça est absolument faux. Beaucoup de gens s'en sont servis pour faire des photomontages et des vidéo-montages sur Youtube, s'en prendre à ma réputation. On ne sait pas vraiment qui l'a écrite et elle a été publiée par un blogueur, sur une page Facebook et sur un site. Je viens de porter plainte contre ces trois supports.


Un large mouvement de soutien

Depuis sa mise en examen et son incarcération, Tariq Ramadan a bénéficié du soutien de responsables musulmans, comme le recteur de la Grande mosquée de Lyon Kamel Kabtane et son homologue de Villeurbanne, Azzedine Gaci. Une cagnotte créée par la famille de l'islamologue pour financer les "procédures juridiques, frais d'avocats, expertises et contre expertises" a permis de récolter plus de 100.000 euros en quelques jours sur internet. Une pétition intitulée "Libérez Tariq Ramadan" et dénonçant le "traitement particulièrement sévère" dont ferait l'objet l'islamologue a en outre récolté plus de 114.000 signatures sur la plateforme Change.org. Elle est doublée d'un hashtag #FreeTariqRamadan, employé par ses soutiens pour poster des messages sur Twitter.