Clichy-sous-Bois : "j’ai participé aux quatre jours d’émeutes" en 2005

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Salomé Legrand avec , modifié à
TÉMOIGNAGE E1 - Alors que s’ouvre le procès des deux policiers poursuivis pour non-assistance à personne en danger après la mort de Zyed et Bouna, deux habitants de Clichy-sous-Bois se confient.

Il y a dix ans, Malik* avait 19 ans et il participait pour la première fois à des émeutes. Celles de Clichy-sous-Bois, qui avaient ensuite embrasé toute la France, à l’automne 2005. Brahim*, âgé lui aussi de 19 ans cette année-là, travaillait en CDI à l’époque des faits. Cet ami des frères de Bouna - l’un des deux jeunes garçons morts électrocutés, et dont le décès avait marqué le début des échauffourées - a lui aussi participé aux émeutes. Aujourd’hui, ces deux habitants de Clichy-sous-Bois assurent ne rien regretter, sauf "d’avoir dû en arriver là".

"J’ai compris qu’il y avait une injustice." Pour comprendre ce qui les a poussés à en arriver là, il faut remonter au 27 octobre 2005. Ce jour-là, Zyed Benna, 17 ans, et Bouna Traoré, 15 ans, meurent électrocutés dans un transformateur EDF où ils s'étaient réfugiés après une course-poursuite avec la police. Les habitants ressentent immédiatement un grand malaise. Pour eux, les policiers auraient du porter secours aux adolescents réfugiés sur le site EDF.

Quand on évoque aujourd'hui avec Brahim et Malik ces événements, tous deux soulignent le contraste entre la vie tranquille qu’ils menaient en journée et la violence des affrontements avec les forces de l’ordre le soir tombé. "Le jour où j’ai appris la mort des jeunes, je revenais du travail. C’était des petits sympas, je les aimais beaucoup. Dès ce jour-là, j’ai compris qu’il y avait une injustice. On a senti dans notre cœur que quelque chose était anormal. On a commencé à être violent avec les policiers. J’ai participé aux quatre jours d’émeutes. J’allais au travail, je revenais le soir et hop c’était parti", confie Malik, aujourd’hui âgé de 28 ans.

Écoutez le témoignage de Malik :

MALIK : "si rien ne change, ça risque de péter...par Europe1fr

"J’assume pleinement". Pour Brahim aussi le contraste entre sa vie de tous les jours et ces quatre jours d’échauffourées a été violent. "Je n’avais eu aucun problème avec la police, aucun contrôle, aucune garde à vue. Et d’un coup, je me suis retrouvé en pleine guerre. J’ai tout fait. On a cassé des voitures, on les a retournées, on les a brûlées. Je ne vous dis pas ça avec fierté. Vraiment, avec le plus grand regret que j’ai en tête, parce que ce ne sont pas des choses que l’on aime faire. Je regrette qu’on ai dû en arriver là pour avoir toutes les choses que l’on a réussi à avoir", commente-t-il avec du recul.

Malik lui non plus "ne regrette rien". "Il fallait vraiment que l’on ait une réponse, parce que les policiers ne nous donnaient pas de réponse, donc on n’arrêtait pas. J’assume pleinement. Même si je n’ai pas été touché directement, on ne m’a pas aidé à avancer dans ma vie. Ça a changé des choses pour certains habitants de Clichy", assure-t-il dix ans après.

"En réunissant nos forces, on peut péter le standard". Les deux jeunes hommes estiment en effet aujourd’hui qu’il s’agissait d’un mal pour un bien. Ils constatent un avant et un après 2005. Et parfois dans le bon sens du terme. "Si on n’avait pas fait les émeutes, la ville serait restée dans l’oubli, comme elle l’était depuis plusieurs années. Il n’y avait aucune structure, les enfants ne savaient pas quoi faire. Aujourd’hui, on a marché et on est passé devant un square où les enfants jouent avec leurs mères. Avant, il n’y avait pas ces structures-là. Les émeutes ont permis à ce que la ville se fasse voir. Ça a permis de débloquer des fonds pour faire plein de choses dans cette ville", remarque Brahim, chauffeur poids-lourds, qui souhaite aujourd’hui acheter un pavillon, "pourquoi pas à Clichy-sous-Bois".

Écoutez le témoignage de Brahim :

Brahim : "je regrette que l'on en soit arrivé là"par Europe1fr

Pour Malik, ces compensations financières accordées à la ville doivent s’accompagner d’un véritable projet pour les habitants de Clichy-sous-Bois. C’est pour cette raison qu’il est devenu, en plus de son travail de chef d’entreprises, un des membres actifs de l'association Mission MARS (médiation animation réussite sociale), lancée ce mois-ci. Une structure qui vise à "émanciper les jeunes". Elle encourage ceux qui s’en sont sortis à donner des cours de communication pour apprendre à la nouvelle génération à réaliser leur CV ou à bien s’exprimer en entretien d’embauche.

"J’ai envie de faire les choses ici. Parce que lorsque l’on parle aux jeunes, ils disent qu’il n’y a rien, qu’ils sont dans la merde. Ce n’est pas tout de mettre de l’argent, de refaire les bâtiments, mais il faut changer les mentalités. Il faut les faire participer. Si on donne des millions aux jeunes, ça va s’envoler dans des futilités. Mais si cet argent est mis à bon escient, dans des choses concrètes, ensemble, en réunissant nos forces, on peut péter le standard", prévient Malik. L'association souhaite notamment impliquer les jeunes dans les transformations à venir de la cité du Chêne pointu, qui va faire l'objet d'importants travaux. "On a des plombiers, des maçons, des électriciens très professionnels, il faut que ce soit eux, pas des grosses entreprises qui viennent et qui repartent",  explique Malik. Pour lui il y a urgence : "si ça ne change pas rapidement, ça risque de péter."

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