Attentats : chasser les mauvais souvenirs avec une pilule, "c'est novateur de simplicité"

  • A
  • A
Attentats : chasser les mauvais souvenirs avec une pilule, "c'est novateur de simplicité"
Lou a réchappé à l'attentat du Bataclan. Elle a suivi le protocole "Paris : mémoire vive". @ Capture écran FTV
Partagez sur :

France 2 diffuse jeudi soir dans Envoyé Spécial, un documentaire étonnant autour d'un protocole censé permettre aux victimes d'attentats d'effacer de leur mémoire l'angoisse associée à un souvenir traumatisant.

INTERVIEW

Le 13 novembre 2015, Lou a réchappé à l'attentat du Bataclan, Max a vu mourir dans ses bras une femme sur la terrasse du bar La Bonne Bière. Quelques mois plus tard, Emmanuelle était sur la promenade des Anglais à Nice lorsqu'un homme, au volant d'un camion blanc, a foncé dans la foule. Autant d'images gravées en mémoire et de traumatismes, qui plusieurs mois plus tard continuent de hanter leur quotidien.

Quelque temps après le choc, ces trois victimes souffrant de stress post traumatique, ainsi que 117 autres personnes ont participé à un essai clinique inédit. L'objectif : faire disparaître le traumatisme de leurs souvenirs grâce à un protocole précis, "Paris : mémoire vive" : six séances avec à chaque fois la prise d'un médicament, le propranolol, et dans la foulée le récit de leurs souvenirs à écrire et à lire devant un psychiatre. Perrine Bonnet, journaliste pour le magazine Envoyé spécial, a suivi ces victimes pendant les six semaines de leur traitement. Son documentaire sera diffusé jeudi soir sur France 2. Pour Europe 1, elle revient sur son expérience.

Comment avez-vous eu l'idée de ce documentaire ?

En janvier 2016, deux mois après les attentats de Paris, ma rédactrice en chef a repéré un entrefilet dans le Journal du dimanche. Quelques lignes annonçaient le lancement au printemps d'un nouveau protocole mené par l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris, AP-HP, pour les victimes des attentats de Paris. Le protocole, qui vise à soigner les souvenirs, a tout de suite suscité mon intérêt.

Comment avez-vous alors procédé ?

Nous avons contacté l'AP-HP au printemps. Au départ, les Hôpitaux de Paris étaient réticents à ce que l'on filme l'essai clinique pour des raisons de confidentialité et aussi car les patients traités étaient en situation de grande fragilité. Ils craignaient aussi que cela influe sur les résultats. Nous avons beaucoup discuté et négocié. Ils ont finalement accepté que l'on réalise un documentaire car c'était une façon de mettre en lumière une vraie avancée scientifique.

Il a fallu ensuite convaincre les médecins…

Oui. Je suis allée dans dix des vingt centres qui participent à cet essai clinique. Je leur ai expliqué la façon dont on envisageait de faire le reportage, avec un dispositif très léger, deux boîtiers d'appareils photos et une grande discrétion lors des séances. Certains m'ont autorisé à contacter leurs patients au moment de l'inclusion dans l'essai clinique. J'ai alors rencontré une bonne dizaine de victimes des attentats de Paris et de Nice.

Dans le documentaire, on suit le parcours de trois d'entre elles. Comment les avez-vous sélectionnées ?

Certaines victimes n'ont finalement pas souhaité entrer dans le protocole, d'autres ne voulaient pas être filmées. Au total, cinq personnes ont donné leur accord pour qu'on les filme. On a choisi celles pour lesquelles l'histoire était plus facile à raconter.

C'est le cas de Lou, une analyste financière de 27 ans, qui était au Bataclan le soir du 13 novembre 2015. Elle a longuement hésité avant de se laisser filmer mais elle a fini par accepter, tout comme Emmanuelle, pour communiquer sur une expérience scientifique qui pourrait servir à d'autres victimes. Lou ne voulait pas simplement livrer son témoignage sur ce qu'elle a vécu au Bataclan, d'autant qu'elle l'avait déjà fait quelques mois plus tôt.

Que retenez-vous de cette expérience ?

J'ai été fascinée de comprendre que l'on pouvait intervenir sur des souvenirs anciens et aller les traiter directement. Et c'est novateur de simplicité (cf. encadré ci-dessous). Les personnes que j'ai rencontrées et filmées ne sont pas des personnes angoissées mais des personnes dont la vie est totalement suspendue. Ça les empêche de sortir de chez elles, d'aller travailler. La plupart d'entre elles étaient en arrêt maladie. Et pour autant, ces personnes avaient du mal à franchir la porte d'un psychiatre. Certaines prenaient des médicaments tout en ayant des réticences. L'intérêt, avec cette recherche, est de permettre à des personnes qui n'iront pas vers une prise en charge traditionnelle de bénéficier d'un traitement simple et indolore.


Effacer un souvenir émotionnel mode d'emploi

  • Le protocole "Paris : mémoire vive", c'est quoi ?

Il repose sur une découverte scientifique :  le souvenir n'est pas quelque chose de figé dans notre cerveau. Il est malléable. Or, à chaque fois qu'on fait appel à lui, il se "réenregistre". Le protocole "Paris : mémoire vive" agit sur ce moment précis grâce à un procédé chimique. "Les patients avalent un médicament, le propranolol, un bêtabloquant. Il a la propriété de bloquer certaines protéines du cerveau qui aident un souvenir émotionnel, les sensations associées à un événement précis, à se matérialiser", souligne Alain Brunet, psychologue clinicien, spécialiste du traumatisme à l’Université McGill de Montréal à l'origine de ce protocole.  Ainsi au fur et à mesure des séances l'émotion qui est associée à un événement traumatisant qu'on appelle souvenir émotionnel, s'efface peu à peu. Le patient se rappelle des faits, mais pas de la douleur, ni du stress ressenti.

 

  • Ce protocole est-il efficace ?

Il marche sur 65 % à 70 % des patients. "C'est très surprenant. Au bout de deux à trois séances, les personnes vont se rendre compte qu'il est de plus en plus facile d'évoquer l'événement traumatisant", précise Alain Brunet.  Le protocole a fonctionné sur deux des trois patients suivis pour Envoyé spécial.

 

  • Pourquoi n'est ce pas efficace sur tous les patients ?

Pour le moment les scientifiques peinent à donner une réponse à cette question. "Quand vous allez chez le médecin on vous dit 'essayez ce médicament, si ça ne fonctionne pas on vous en donnera un autre'. Et bien là c'est la même chose", pointe le spécialiste. "Il faut admettre nos limites. Pour le moment, nous ne pouvons pas expliquer pourquoi le protocole va marcher chez certains et pas chez d'autres".

 

  • Le propranolol est-il dangereux pour les patients ?

C'est un médicament prescrit depuis les années 1970 contre l'hypertension, c'est le premier bêtabloquant à avoir jamais été inventé. "On connaît donc très bien ses effets", assure le chercheur canadien. Dans le cadre de ce protocole, il est utilisé pour ses effets secondaires.  "Aujourd'hui certaines personnes prennent du propranolol jusqu'à quatre fois par jour. Dans le cadre de notre protocole, c'est une pilule par semaine. Ce sont des micro-doses", ajoute-t-il.

 

  • Agit-il sur tous types de souvenirs ?

Il atténue uniquement les souvenirs émotionnels, l'émotion ressentie au moment d'un événement, celle qui va se fixer à un souvenir factuel. Cela peut être un choc violent, comme un attentat, un viol, un accident de voiture mais aussi un moment particulier de la vie comme une rupture amoureuse ou le décès d'un proche par exemple. "A Montréal, j'ai une étudiante qui utilise ce protocole sur des personnes ayant subi une trahison amoureuse. Car il s'agit aussi d'un souvenir émotionnel", précise Alain Brunet. "Mais on peut imaginer l'utiliser également pour les personnes qui souhaiteraient arrêter de fumer en agissant sur le souvenir du goût du tabac par exemple. Cette découverte ouvre la porte à une nouvelle façon de soigner en psychiatrie".