SFR, euro, retraites : Marine Le Pen, championne des intox, face à Emmanuel Macron

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SFR, euro, retraites : Marine Le Pen, championne des intox, face à Emmanuel Macron
Marine Le Pen et Emmanuel Macron, mercredi soir lors du débat de l'entre-deux tours de la présidentielle. @ STRINGER / AFP
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Lors du débat d'entre-deux tours, Marine Le Pen et Emmanuel Macron se sont affrontés à coups de chiffres, d’invectives et d’attaques sur leurs programmes. Qui a le plus joué avec la vérité ?

"Ce que le cerveau retient sans s’en rendre compte, c’est surtout ce que l’on appelle les ‘erreurs rhétoriques’. Si un candidat se contredit, s’il avance des chiffres faux ou des ‘fake news’ mais que son argumentation paraît cohérente, le cerveau risque de ne pas voir l’entourloupe", prévenait, avant le débat de l’entre-deux tours de la présidentielle, Albert Moukheiber, chercheur en psychologie cognitive, interrogé par Europe 1. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il avait vu juste. Mercredi soir, Marine Le Pen et Emmanuel Macron se sont affrontés à coups de chiffres, d’invectives et d’attaques sur leurs programmes.

La candidate du FN est celle qui a le plus joué avec la vérité, noyant le débat sous les intox, en ciblant tout particulièrement son adversaire. Nous en avons comptabilisé près d'une vingtaine, et avons choisi de corriger les principales (à lire ci-dessous). Son adversaire d’En Marche! n’a pas non plus été toujours d’une précision implacable, se livrant à quelques approximations. Passage en revue avec la rédaction d'Europe1.fr.

LES "INTOX" ET APPROXIMATIONS DE MARINE LE PEN

  • "Vous étiez ministre quand SFR a été racheté par Monsieur Drahi, dire le contraire est un mensonge" […] "Vous avez vendu les Chantiers de l'Atlantique aux Italiens"

C’est l’un des arguments phares de Marine Le Pen : Emmanuel Macron est le candidat des patrons. Pour appuyer sa thèse, elle avance que le candidat d’En Marche ! aurait facilité la vente de SFR à l’homme d’affaires Patrick Drahi lorsqu’il était ministre de l’Economie de François Hollande. "Vous étiez ministre quand vous avez vendu SFR à votre ami M. Drahi", a-t-elle lancé mercredi soir lors du débat. "Si vous étiez bien renseigné, vous sauriez que pour les cas industriels que vous citez, je n'étais pas ministre, notamment pour le cas de SFR", a répliqué Emmanuel Macron. "Evidemment vous étiez ministre, a insisté Marine Le Pen. Qui a raison ?

A vrai dire, les deux ont raison, mais tout dépend de quel point de vue on se place. La vente de SFR par Vivendi à Numéricable a été définitivement actée le 5 avril 2014, malgré les réticences du ministre de l’Economie de l’époque… Arnaud Montebourg. Emmanuel Macron était alors conseiller de François Hollande. Il n’a succédé à Arnaud Montebourg qu’en novembre de la même année.

C’est, toutefois, lui qui a définitivement validé la transaction, et ce pendant qu’il était ministre. "Le 28 octobre, le ministre de l'Economie a discrètement donné son feu vert à l'opération. Ce feu vert était nécessaire suite au décret sur les investissements étrangers, signé le 14 mai dernier par Arnaud Montebourg justement. Ce décret soumet à l'approbation de Bercy tout rachat dans les télécoms", expliquait BFM Business à l’époque. Si la vente était conclue depuis longtemps entre ces deux entreprises privées, Emmanuel Macron, ministre, aurait pu s’y opposer.

Marine Le Pen a également reproché au "ministre" Emmanuel Macron une autre vente : celle des chantiers navals de Saint-Nazaire par le groupe italien Fincantieri. Mais le gouvernement français n’a donné son accord pour cette vente qu’en avril dernier, alors que le candidat d’En Marche ! n’était plus aux affaires depuis un an.

  • "Sortir de l’Union européenne, c'est 9 milliards d'euros d'économie par an"

Marine Le Pen a longuement été cuisinée par Emmanuel Macron sur le financement de son programme. Où compte-t-elle trouver des économies ? La candidate du FN assure que "sortir de l’Union européenne" permettra de faire "neuf milliards d'euros d’économie" par an. Mais est-ce vraiment ce que coûte l’Union européenne à la France ?

Ce chiffre de neuf milliards, également avancé par François Asselineau avant le premier tour, est en réalité celui de l’année… 2013. À l’époque, la France avait payé une "surcontribution exceptionnelle" de deux milliards d’euros. Depuis, la contribution nette de la France (versements moins aides directes) au budget de l’Union s’élève plutôt à 4,5 milliards d’euros en moyenne, auxquels il faut ajouter un peu plus d’1,5 milliard de droits de douanes perçus par la France pour le compte de l’Union européenne. En 2016, le montant total s’élevait ainsi à 6,6 milliards et il devrait descendre en dessous de 6 milliards en 2017.

  • "Le CICE, vous l'avez donné en priorité aux grands groupes"

Marine Le Pen veut supprimer le Crédit d'impôt pour la compétitivité et l'emploi (CICE), une baisse de charges accordée aux entreprises. Selon elle, il coûte trop d’argent aux contribuables et bénéficie principalement aux grandes entreprises. "Le CICE, vous l'avez donné en priorité aux grands groupes", assène la candidate du FN face à Emmanuel Macron. Est-ce vrai ? Non, à en croire un rapport du ministère de l’Economie paru en janvier 2016. Sur les quelques 23,5 milliards d'euros versés aux entreprises qui en avaient fait la demande depuis 2013, les TPE-PME (très petites entreprises et petites et moyennes entreprises) ont perçu 11,9 milliards touchés, contre 3,1 milliards alloués aux entreprises de taille intermédiaires (ETI) et 3,6 milliards aux grandes entreprises.

Ce qui ne veut pas dire, toutefois, que le CICE est un succès. Selon un autre rapport de France stratégie publié en septembre dernier, ce crédit d’impôt a permis de "créer ou sauvegarder", tout au plus, "50.000 à 100.000 emplois". "Le CICE n’a pas eu d’impact massif sur l’emploi, son effet sur les salaires a été très limité et celui sur les marges reste très discuté", concluait le rapport.

  • "L'euro a eu des conséquences lourdes sur le pouvoir d'achat des Français" […] "De 1993 à 2002, toutes les grandes entreprises françaises pouvaient payer en euros"

C’est l’argument majeur de Marine Le Pen en faveur du passage à une monnaie nationale : "L'euro a eu des conséquences lourdes sur le pouvoir d'achat des Français". Or, sur le plan purement comptable, c’est faux. Depuis l'entrée en vigueur de la monnaie européenne, le pouvoir d'achat des Français (différence entre le salaire moyen et l’augmentation du coût de la vie calculée par l’Insee) a augmenté de près de 20%, avec une moyenne d’1,6% par an les neuf premières années de l’entrée en vigueur de l’euro. Mais le calcul du "pouvoir d’achat" (le terme qu’utilise Marine Le Pen) prend en compte le salaire "moyen" des Français. Or, comme l'expliquait, en 2011, l'économiste Alexandre Delaigue dans une interview à l'Expansion, "si l'on fait rentrer Bill Gates dans un bar où se trouvent dix personnes, le pouvoir d’achat moyen de la clientèle va exploser, même si celui des dix clients est resté stable".

Toujours sur l'euro, Marine Le Pen s'est livrée à un petit rappel historique plutôt hasardeux. "De 1993 à 2002, toutes les grandes entreprises françaises pouvaient payer en euros" alors que le franc était encore en vigueur, a également avancé Marine Le Pen lors du débat, pour vanter la crédibilité de sa proposition de créer deux monnaies : une nationale et une commune pour l’Europe. Ceci est, également, une erreur puisque l’euro n’est arrivé sur les marchés qu’en 1999, avant de devenir la monnaie unique trois ans plus tard. Entre 1999 et 2002, l’euro n’était pas utilisé par les grandes entreprises mais par les banques et les institutions européennes, comme c’était le cas pour l’ECU avant lui.

  • Retraite à 60 ans : "Je m'engage à ce que ce soit le cas d'ici la fin du quinquennat. Non non, ça n'a pas changé monsieur Macron"

Accusé par Emmanuel Macron d’avoir changé son calendrier sur la réforme des retraites, Marine Le Pen réplique : "non, non, ça n’a pas changé Monsieur Macron". Et d’assurer qu’elle a toujours promis une réforme "d’ici la fin du quinquennat". Pourtant, dans une vidéo postée sur son compte YouTube le 11 avril, elle promettait bien une réforme des retraites "dans les deux premiers mois de [s]on mandat".

  • "Vous avez accepté le soutien de l'UIOF. Et vous avez dit dans une émission, 'j'accepte le soutien de l'UOIF'"

L'accusation n'est pas nouvelle. Mardi, sur TF1, Marine Le Pen avait déjà affirmé que le candidat d'En marche! était "entre les mains" de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF). Entre les deux tours, le mouvement a en effet appelé à voter pour Emmanuel Macron. Mais avant le débat, l'association a elle-même démenti un "mensonge éhonté qui revient de façon lancinante", expliquant que ce soutien s'inscrivait dans une démarche de barrage au Front national. "Nous avons du respect à l'égard de Monsieur Emmanuel Macron mais nous n'avons pas de liens particuliers avec son mouvement", a-t-elle écrit dans un communiqué.

Dans le même texte, l'association, qui doit bientôt être rebaptisée "Musulmans de France", récusait tout lien direct avec l'islam politique des Frères musulmans. "L'UOIF est une organisation religieuse qui oeuvre pour la paix des cœurs et la paix sociale et n'a d'accointances avec aucun parti politique", concluait-elle. Quant à Emmanuel Macron, il a déjà indiqué n'avoir "jamais rencontré les dirigeants" de l'organisation, mardi sur BFMTV. "Aussi longtemps que l'UOIF est une association qui défend une religion, même sur des bases que je ne partage pas, si elle respecte les lois de la République, je n'ai pas à l'interdire", ajoutait-il alors.

  • "Vous voulez dire les ouvrières de Gad, que vous avez traitées d'illettrées, vous voulez dire les chômeurs que vous avez envoyés acheter un costard, vous voulez dire les habitants du Nord que vous avez traités d'alcooliques, vous voulez dire les Harkis et les rapatriés, que vous avez traités de criminels"

Dans une courte anaphore, la candidate du FN a énuméré ce qu'elle présente comme des citations d'Emmanuel Macron, plus ou moins récentes. Ces phrases font toutes références à des déclarations d’Emmanuel Macron, mais elles sont (un peu) exagérées par la candidate du FN. La première remonte à sa première interview en tant que ministre de l'Économie, lorsqu'il avait déclaré qu'il y avait, au sein des employés de l'abattoir de Gad, alors en difficulté, "une majorité de femmes", "pour beaucoup illettrées". Il cherchait à mettre l'accent sur la nécessité de réduire les délais d'attente pour passer le permis de conduire, parfois nécessaire pour retrouver un emploi dans des zones rurales. La deuxième partie de la phrase fait également référence à une phrase prononcée lorsqu'Emmanuel Macron était ministre de l'Économie, en mai 2016. Après un échange avec des grévistes en colère à Lunel, dans l'Hérault, il s'était fendu d'une réponse très décriée : "Vous n'allez pas me faire peur avec votre t-shirt, la meilleure façon de se payer un costard, c'est de travailler."

La troisième référence correspond à une déclaration plus récente du candidat En marche! à l'élection présidentielle, datant de janvier dernier. "L'alcoolisme et le tabagisme se sont peu à peu installés dans le bassin minier. Tout comme l'échec scolaire. Il faut traiter cela en urgence afin de rendre le quotidien de ces personnes meilleur", avait-il estimé, se voyant reprocher son "mépris social" par des membres du FN mais aussi par le secrétaire national du PCF Pierre Laurent. Quant à la dernière partie de l'anaphore, elle est issue d'une citation transformée, prononcée lors d'un déplacement du candidat en Algérie, en février.  Emmanuel Macron avait alors expliqué ne pas "se retrouver" dans la vision de la colonisation des "pieds noirs". "Mais on ne peut pas leur dire 'vous n'avez rien été, vous étiez simplement des criminels', parce qu'ils ont leur histoire intime avec l'Algérie. Donc, on doit savoir faire vivre, tresser ces mémoires, tout en reconnaissant la responsabilité de l'Etat Français", avait-il déclaré.

LES APPROXIMATIONS D'EMMANUEL MACRON

  • "Au début des années 1990, (...) il y avait plus de chômeurs qu’aujourd’hui"

Le dernier chiffre disponible sur le site de l’Insee indique qu’au troisième trimestre 2016, le taux de chômage en France était de 9,8%. Ce taux était-il plus fort au début des années 1990, comme l’affirme Emmanuel Macron ? Non, du moins avant le troisième trimestre 1993, quand ce taux atteint 9,8% et reste plusieurs années au-dessus de cette barre. Entre 1990 et 1992, le taux de chômage était plus faible, entre 7,7% et 9,2%. Et comme la population active était moins nombreuse qu’aujourd’hui, la quantité de chômeurs l’était donc aussi.

  • "La France est pas le seul pays à n'avoir pas enrayé le chômage de masse"

Sur Eurostat, les chiffres actuels indiquent en fait que l’Italie, l’Espagne ou la Grèce ont un taux de chômage supérieur à celui de la France, situé à 10,1% en mars 2017. 

  • "[Le fonds souverain que propose Marine Le Pen] existe, à la Banque publique d’investissement"

Que faire face aux délocalisations ? Marine Le Pen veut créer un "fonds souverain" pour lutter contre les "fonds vautours", confié à des chefs d’entreprise. L’ancien ministre de l’Economie lui réplique que la Banque publique d’investissement existe déjà. En réalité, “bpifrance”, créée au début du quinquennat actuel, se destine bien à aider les entreprises françaises à croître, mais elle est gérée par une administration et non par des chefs d’entreprise.

  • "On a aujourd’hui 20% des élèves qui ne savent pas bien lire en CM2"

Emmanuel Macron reprend un rapport du ministère de l’Education qui indique qu’en 2012-2013, "79,8% des élèves du CM2 maîtrisent la compétence de la maîtrise de la langue française", comme l’ont repéré les Décodeurs du Monde. Ce qui n’est pas exactement la même chose que savoir lire. D’ailleurs, le même rapport précise "qu’environ 82 % des élèves de fin de CE1" savent lire seul et comprendre un énoncé.

  • "La hausse ne touchera que les retraités les plus aisés"

Le candidat d'En marche! propose de supprimer les cotisations salariales pour le chômage et la maladie, pour augmenter le revenu net des salariés. Une proposition financée par une hausse de 1,7 point de la CSG (contribution sociale généralisée). "60% des retraités vont être touchés par la hausse de la CSG proposée par Macron, selon son propre économiste Pisani-Ferry", lui a reproché Marine Le Pen lors du débat. Une affirmation démentie par le candidat d'En Marche!, qui assure : "La hausse ne touchera que les retraités les plus aisés". 

Sur ce point, les deux semblent avoir raison. Comme l'indique Marine Le Pen, Jean Pisani-Ferry, bras droit d'Emmanuel Macron, a bien déclaré dans une interview à Boursorama : "60% des retraités, ceux qui ont les revenus les plus confortables, vont effectivement subir la hausse de la CSG, alors qu'ils ne payaient pas de cotisations sociales". 

Mais tandis que Marine Le Pen se concentrait sur la hausse de la CSG, Emmanuel Macron a voulu élargir le débat aux impôts dans leur ensemble. Y compris la taxe d'habitation, qu'il veut supprimer pour 80% des foyers les moins aisés.