Renaud Girard : "Je ne pense pas que les Français soient en guerre"

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Renaud Girard, correspondant de guerre au Figaro, est l'invité d'Anne Sinclair, samedi. Le journaliste parle de "conflit asymétrique mondial". Pas de "guerre".

François Hollande et Manuel Valls répètent depuis les attentats du 13 novembre que la France est en guerre. Une déclaration que n'approuve pas Renaud Girard, correspondant de guerre au Figaro*, même au lendemain des attentats de Bruxelles. Le journaliste, qui est l'invité d'Anne Sinclair samedi sur Europe 1, a sa définition de la guerre : "un groupe humain voulant imposer son hégémonie à un autre". Une définition qui ne s'applique pas selon lui à la France frappée par Daech. "Je ne pense pas que nous sommes en guerre au moment même où l’on fête le centenaire de 1914."

"Nos soldats sont vus sans rien voir". Pas de tranchées, ni d'armées face à face. Pas d'uniformes. Est-ce une raison pour réfuter le terme ? "Ces islamistes cherchent à couper la grande majorité des musulmans immigrés du reste des populations européennes. Mais ils n’ont aucune chance d’imposer leur hégémonie sur le monde occidental pour le moment." Le spécialiste préfère parler de "conflit asymétrique mondial. Il y a des attentats en Belgique, au Pakistan, à Abidjan, un peu partout. Mais je ne pense pas que l’on puisse dire que les Français sont en guerre", martèle-t-il. Je suis d’ailleurs opposé au fait que des chasseurs alpins patrouillent dans nos gares parce que dans la lutte contre le terrorisme, il faut voir sans être vu, hors ces soldats qui patrouillent dans nos gares et nos aéroports sont vus sans rien voir."

Mauvaise gestion des relations internationales. A ses yeux, la diplomatie française a fait de mauvais choix et a "manqué de réalisme" en mars 2012 à l'égard de la Syrie. A cette date, sous le régime de Bachar El-Assad, "nous fermons nos ambassades. Une ambassade ne sert pas à parler avec ses amis mais avec ses ennemis potentiels. Nous aurions dû la conserver pour deux raisons : garder une influence sur le régime et pour garder la coopération des services de police. L'homme considère que la diplomatie française a perdu de vue le concept "d’ennemi principal" et ajoute : "Mon ennemi principal n’est pas le régime de Bachar El-Assad, qui est sans doute très cruel, mais ce n’est pas lui qui vient tuer mes enfants dans mes rues".

Trois principes. "L'ennemi principal", Daech, serait-il un enfant de l’Amérique et de l’Europe, le fruit de l'interventionnisme occidental ? Le journaliste pense qu'une intervention devrait être soumise à trois principes. Le premier : il ne "suffit" pas de déposer un dictateur. "Nous virons un dictateur mais avons-nous une équipe de remplacement ?" Deuxièmement, il faut améliorer les conditions de vie des civils. "Sommes-nous prêts à garantir à ces populations que leur situation sera meilleure après notre intervention ?" Et enfin, il préconise de ménager l’intérêt de la puissance qui intervient. "En Libye, cela a été un chaos en 2011. Nous avons déstabilisé tous nos alliés du Sahel. La Tunisie est aussi très déstabilisée. Si par cette intervention malheureuse de 2011, nous tuons le modèle tunisien, nous aurons commis un grand crime contre l’Humanité", pense le journaliste.

"Pas de capitulation". La question de l'avenir face à cet ennemi mouvant se pose. Quelle peut-être l'issue de ce conflit asymétrique ? "En Syrie et en Irak, il n’y aura pas de capitulation comme les nazis en mai 45". Selon lui, beaucoup de djihadistes sont déjà partis vers la Libye, d'autres reviendront en Europe avec leurs passeports européens. "Le foyer se tarira lorsqu’il y aura une sorte de réforme de l’islam sunnite. La victoire contre Daech ne pourra venir qu’avec l’aide des puissances sunnites. C’est pour cela qu’il est très important de faire en sorte qu’Erdogan (le président turque, ndlr.) arrête de soutenir Daech."

*Renaud Girard, auteur de Le Monde en guerre, 50 clefs pour le comprendre (Carnets Nord, 2016).