Crise diplomatique : "Entre la Turquie et l'UE, un dialogue de sourds s'est installé"

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Crise diplomatique : "Entre la Turquie et l'UE, un dialogue de sourds s'est installé"
@ STR / TURKISH PRESIDENTIAL PRESS OFFICE / AFP
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Le regain de tensions entre Ankara et plusieurs pays européens, ce week-end, vient mettre à mal une diplomatie fragile entre la Turquie et l'UE.

INTERVIEW

Annulations de meetings contre invectives et menaces, les relations entre la Turquie et plusieurs pays de l'Union européenne se sont sérieusement tendues ces derniers jours. Le président Recep Tayyip Erdogan a dépêché plusieurs de ses ministres en Europe pour rencontrer la diaspora turque, en vue d'un référendum le mois prochain qui doit renforcer ses pouvoirs. Une venue à laquelle se sont opposés les Pays-Bas, suivis par plusieurs autres pays de l'UE. 

Que peut-on craindre de cette crise diplomatique ? Éléments de réponse avec Didier Billion, directeur adjoint de l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), et spécialiste de la Turquie.


"Fascistes", "nazisme", "les Pays-Bas paieront le prix"… Depuis quelques jours, les Turcs emploient une rhétorique très violente à l'égard des Pays-Bas. Qu’est-ce que cela dit de la Turquie et de son gouvernement aujourd’hui ?

Le président Erdogan utilise de plus en plus fréquemment ce type de rhétorique guerrière ou grossière à l'égard d'un certain nombre de ses voisins, comme l'Irak, la Grèce, ou la Russie l'an dernier. Recep Tayyip Erdogan ne maîtrise plus son langage, ou le manie justement très bien pour attiser le nationalisme en Turquie. Cette surenchère est de plus en plus fréquente, et elle illustre une fuite en avant politique dans le pays.

Par ailleurs, il ne faut pas occulter l'importance du référendum du 16 avril en Turquie (qui vise à renforcer les pouvoirs du président Erdogan, ndlr). En effet, les jeux sont loin d’être faits. Irrité, le pouvoir n'hésite pas à recourir à une 'hystérisation' de la campagne. Il y a une volonté d’instrumentaliser cette situation, et de jouer la victimisation de la Turquie à l’étranger, sur le mode : "Tout le monde est contre nous, mais nous ne céderons pas".

La Turquie a-t-elle intérêt à durcir le ton face aux Européens ? 

Erdogan prétend depuis des mois que la Turquie est attaquée de toutes parts. C'est en partie vrai, du fait de la multiplication des attentats terroristes sur le territoire. Ankara dit qu'elle a trois ennemis majeurs : l'État islamique, le PKK (le Parti des travailleurs du Kurdistan, qui a revendiqué plusieurs attentats ces derniers mois, ndlr), et les gülenistes, accusés d'avoir fomenté la tentative de putsch cet été. Ça commence à faire beaucoup. Ce qui est terrible, c'est que le gouvernement turc explique à ses concitoyens que les Européens sont complices des deux derniers.

Dans un climat où le nationalisme est à fleur de peau en Turquie, Erdogan essaie de renforcer sa base électorale, en employant une stratégie de la tension. À moyen terme, ça peut marcher. Mais sur le fond, c'est un bien mauvais calcul politique.

En acceptant la tenue de meetings turcs sur son sol, la France cherche-t-elle à se démarquer de ses voisins européens (Pays-Bas, Suisse, Autriche, Danemark) ?

Le gouvernement ne cherche pas à se démarquer, il s'agit plutôt d'une position de principe. À partir du moment où les demandes de tenue de meeting ont été faites en bonne et due forme, et que le préfet a estimé qu’il n'y avait pas de risque de trouble à l'ordre public, il n'y avait aucune raison pour empêcher ce rassemblement

François Fillon, Marine Le Pen ou encore Nicolas Dupont-Aignan ont expliqué ces derniers jours que le fait d'autoriser ce meeting signifiait que la France se mettait à genoux devant la Turquie…

Honnêtement, je ne vois pas en quoi. Et dire que la France aurait manqué de solidarité avec les autres pays européens n'est pas correct non plus. On aurait manqué à une solidarité européenne si l'UE avait décidé d’une politique commune, ce n’est pas le cas. En revanche, la France devrait condamner les références au nazisme*, mais c'est tout.

Aujourd'hui, au vu du contexte, ce n'est pas la peine de mettre de l'huile sur le feu. On a suffisamment de choses importantes à traiter avec la Turquie pour ne pas s'écharper sur des épiphénomènes.

Doit-on craindre une escalade de tensions dans les prochains jours ? 

Je pense que les tensions vont perdurer. Des deux côtés, il y a une volonté de ne pas céder. On va se renvoyer la balle pendant quelques jours. Je n'oserais pas penser que cela va durer quelque mois, ce serait une bêtise. Ceci étant, Erdogan a promis des sanctions contre les Pays-Bas. Je pense qu'il y aura peut-être une ou deux sanctions symboliques, mais tout cela va retomber rapidement.

Ce qui est beaucoup plus inquiétant en revanche, c'est l'état général des relations entre la Turquie et l'UE. Une sorte de dialogue de sourds s'est installé. Il y a un an, lors de l'accord entre la Turquie et l'UE sur la question de l'accueil des réfugiés, on avait redécouvert qu'Ankara avait un rôle géopolitique incontournable. Et elle l'a toujours. Ce n'est pas en agitant des épouvantails d'un côté et de l'autre que l'on fera avancer les dossiers.

La France peut-elle jouer un rôle d’apaisement entre les parties ?

Evidemment… Si elle en a le courage et la volonté. Et si elle se projette, non pas sur les trois semaines à venir, mais sur cinq ans. Je doute qu'elle saisisse cette opportunité. Le contexte électoral n'est pas propice à prendre des décisions. François Hollande et Jean-Marc Ayrault, le ministre des Affaires étrangères, sont aux abonnés absents. Ils gèrent les affaires courantes, mais ne sont plus vraiment en capacité d’agir. 


* Lundi, en début d'après-midi, Jean-Marc Ayrault a dénoncé les déclarations des autorités turques sur le "nazisme" et le "fascisme", les qualifiant d'"inacceptables".