C'est en prison que s'organisent les djihadistes, selon le chercheur Hugo Micheron.
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Lucie de Perthuis
Le chercheur à l'Ecole Normale Supérieure Hugo Micheron a enquêté sur les réseaux djihadistes en France. Il s'est entretenu avec des dizaines de djihadistes incarcérés dans des prisons françaises, et publie, cinq ans après les attentats de Charlie Hebdo, "Le djihadisme français". Il est l'invité de Fabienne Le Moal dans le journal de la mi-journée samedi. 
INTERVIEW

Nicole Belloubet, la Garde des Sceaux, a déclaré vendredi dans Libération qu'il n'y avait "pas d'autre solution que de rapatrier en France les djihadistes français détenus par les Kurdes en Syrie". Le chercheur Hugo Micheron, qui a rencontré près de 80 djihadistes incarcérés dans des centres de détention français, explique au micro d'Europe 1 que la prison est le terreau du radicalisme en France. 

"Les djihadistes exploitent les prisons pour se consolider"

"Quand on voit la difficulté de gestion d'un djihadiste en prison en France, déjà la réponse est plutôt négative", affirme le chercheur, manifestement défavorable à la position de la ministre de la justice. "Les djihadistes exploitent les prisons pour se consolider, se reconfigurer. Ils ont acté leur défaite sur le terrain au Moyen-Orient, donc l'espace de recomposition de la mouvance djihadiste, c'est les prisons", explique Hugo Micheron, qui détaille ses recherches et ses entretiens dans un ouvrage publié aux éditions Gallimard, Le djihadisme français

Pour le chercheur, il est important de comprendre ce qu'il se passe en prison. "Aujourd'hui on a l'impression que c'est un trou noir, on ne sait pas trop ce qu'il s'y passe. Moi je m'y suis rendu, j'ai enquêté, et j'ai mis tout ça en relation avec ce qu'il se passe en Syrie." Et les résultats de son enquête sont édifiants : "On croit trop facilement que la prison est une impasse dans lequel le djihadiste finirait sa course, alors que pour beaucoup, c'est une étape dans une carrière de djihadiste", notamment car c'est un lieu où ils se regroupent. Pour Hugo Micheron, "La prison, c'est l'ENA du djihad". 

"Cécité française"

Le chercheur alerte aussi sur la création de nombreuses écoles privées hors contrat dans lesquelles des enfants sont radicalisés. "Un djihadiste m'explique que le but est d'étendre les rangs en éduquant leurs enfants dans la doctrine djihadiste. C'était aussi le projet de Daesh." 

L'auteur pointe enfin du doigt la "cécité" française. Selon lui, la société a été dans le "déni" pendant des années, et a violemment pris conscience de la situation en 2015, après l'attentat de Charlie Hebdo, alors que les réseaux djihadistes se développaient en France depuis la fin des années 1990. Il prend pour exemple les attentats de Montauban, perpétrés par Mohammed Merah en 2012. "L'affaire Merah aurait dû révéler la nature du djihadisme français, alors qu'elle a été analysée comme un vulgaire fait divers", explique le normalien. "Cela nous a empêché de comprendre son évolution, et ce qui allait se jouer de manière plus violente." Pour lui, celui qui a été présenté comme un "tueur isolé", était en fait l'aboutissement de dynamiques à l'oeuvre à Toulouse depuis plus de dix ans. 

"Ils n'ont jamais été aussi nombreux"

"On n'a pas voulu voir" ce qui nous attendait en France, martèle le chercheur. "Il faut sortir d'une double posture dans lequel le débat public est enfermé, le premier c'est le déni et l'autre c'est l'hystérisation." Pour Hugo Micheron, il est essentiel de produire de la connaissance, de comprendre les djihadistes pour endiguer les réseaux. "Les attentats sont dernière nous, mais la reconstruction et la reconsolidation du djihadisme sont devant nous" alerte-t-il.

"Ils n'ont jamais été aussi nombreux. Les djihadistes sont cent fois plus nombreux en 2015 qu'en 1990. On ne pourra résoudre ce problème que si l'on arrive à comprendre ce qu'ils font. On a du temps. On est seulement à l'an 5 de la prise de conscience, la France a les moyens de répondre à cet enjeu", espère l'auteur.  Pour rappel, la France a fourni depuis 2012 40% du total des djihadistes européens, ce qui fait du pays le premier "exportateur de djihadistes en Europe".