Qu'est-ce que #NousAussi, l'autre mouvement féministe qui défilera samedi ?

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Après une première manifestation en septembre (photo), #NousToutes organise une nouvelle marche samedi. Le mouvement est rejoint par un autre, #NousAussi.
Après une première manifestation en septembre (photo), #NousToutes organise une nouvelle marche samedi. Le mouvement est rejoint par un autre, #NousAussi. © Zakaria ABDELKAFI / AFP
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Plusieurs marches féministes sont organisées samedi par le mouvement #NousToutes. Certaines associations y participeront sous une autre bannière, #NousAussi.

Contre les violences faites aux femmes, un collectif rassemblant plusieurs dizaines d'associations a lancé le mouvement #NousToutes et appelé à défiler un peu partout en France samedi 24 novembre. Objectif : "en finir avec les violences sexistes et sexuelles qui pourrissent la vie des femmes", exiger de l'État une augmentation des moyens dédiés à cette cause et "montrer [leur] force et [leur] détermination". Mais parallèlement, depuis deux semaines, s'est construit un autre mouvement, sous la bannière #NousAussi. Composé également d'associations féministes, ce collectif-là s'unit sur le même sujet. La différence ? Une volonté d'associer d'autres femmes, souvent "invisibilisées", parfois oubliées des courants féministes traditionnels.

Féminisme intersectionnel. C'est le cas, notamment, des féministes intersectionnelles, c'est-à-dire qui cumulent la défense des femmes à d'autres problématiques, comme le racisme ou l'homophobie. Ainsi, les courants afro-féministes luttent contre les discriminations faites aux femmes noires, qui subissent à la fois sexisme et racisme. L'association Lallab, elle, veut faire entendre les femmes musulmanes, victimes de sexisme et d'islamophobie. On la retrouve ainsi sous la bannière #NousAussi, tout comme le collectif Afro-fem (pour "afro-féministe"), le STRASS, syndicat du travail sexuel, plusieurs associations de défense des femmes trans, ou encore Gras Politique, un mouvement qui entend lutter à la fois contre le sexisme et la grossophobie.

" Nous voulons faire entendre les voix de celles pour qui les violences sexistes et sexuelles sont une expérience inséparable du racisme, du validisme, de la précarité. "

Une "politisation" du mouvement. Tous ces collectifs et associations expliquent dans une tribune que "les conditions de [la] réussite [de la marche du 24 novembre] ne seront pas réunies si, au prétexte de lutter contre 'toutes les violences sexistes et sexuelles', celles qui sont au premier rang de ces violences ne sont pas mises au centre de cette marche. Nous voulons faire entendre les voix de celles pour qui les violences sexistes et sexuelles sont une expérience inséparable du racisme, du validisme, de la précarité". Cela passe, selon #NousAussi, par une "politisation" de la marche du 24 novembre, qui doit instaurer "un véritable rapport de force vis-à-vis des institutions qui font de nous des cibles pour nos harceleurs, nos agresseurs, nos violeurs et nos assassins".

"Nous n'avons pas toutes le même vécu". "Nous militons toutes pour nos droits, mais nous n'avons pas toutes le même vécu", résume Fatima, une militante de Lallab, interrogée par le magazine Glamour. "Si une femme voilée m'explique subir des attaques misogynes spécifiques, je veux l'entendre et me battre à ses côtés. Pareil pour une travailleuse du sexe qui subit la répression policière, ou une femme noire qui vit la négrophobie." Sur Twitter, la militante Daria Marx, cofondatrice de Gras Politique, déclare qu'elle sera dans la rue le 24 novembre "pour dire que les femmes grosses sont victimes de violences systémiques et individuelles, et que tout le monde s'en fout". "Nous n'attendons plus que le féminisme historique nous reconnaisse", écrit-elle. "Nous exigeons d'exister dans vos luttes, dans vos organisations, dans vos entreprises."

"Enrichir" sans "diviser" le mouvement. La question de l'articulation de ce #NousAussi avec #NousToutes est délicate. "L'idée n'est pas, comme on peut le lire dans certains médias ou sur les réseaux sociaux, de diviser", assure Fatima, la militante de Lallab, à Glamour. "Ce qui était intéressant avec ce mouvement, c'est justement qu'il voulait s'inscrire en dehors de ce qui était institutionnel", souligne auprès d'Europe 1 Mylène Juste, secrétaire générale du STRASS. D'ailleurs, dans sa tribune, #NousAussi  commence par appeler à "rejoindre [la] marche [lancée par #NousToutes] et à s'organiser activement afin d'en faire une réussite". Dans un post Facebook, le mouvement a réfuté une nouvelle fois toute velléité sécessionniste. "Chaque fois que nous essayons de parler de nos vécus, des violences qui nous touchent, et de nos combats, nous sommes accusées de diviser la lutte féministe. Ces accusations laissent entendre que notre silence serait la condition nécessaire à [sa] réussite. Nous pensons au contraire qu'expliciter nos désaccords tout en appelant à une manifestation commune est le contraire de la division. Il s'agit justement par nos discours d'enrichir les luttes féministes et d'obtenir des victoires pour l'ensemble des femmes."

Cohabitation difficile mais "souhaitable". Mais certaines cohabitations de différents courants féministes sont difficiles. "La société ne va pas très bien, il y a des fractures, que l'on retrouve également au niveau du militantisme, et en particulier du militantisme féministe", reconnaît Mylène Juste. "Nous, en tant que travailleuses du sexe, on sait qu'on est malvenues, stigmatisées." C'est ce qu'explique sur Twitter Morgane Merteuil, militante féministe et ancienne membre du STRASS. Au départ, elle avait rejoint #NousToutes. Mais elle regrette avoir été "poussée vers la sortie" et peu inclue, confrontée au "mécontentement évident de certaines autres organisations impliquées". Comment concilier d'un côté les militants du syndicat du travail sexuel et les féministes abolitionnistes, qui réclament l'interdiction pure et simple de la prostitution au nom de la protection des femmes exploitées sexuellement ? Impossible, ont répondu certaines militantes, qui ont retiré leur participation le 24 novembre pour ne pas défiler "auprès d'associations présentant la prostitution et la pornographie comme émancipatrices".

"Ce qui est aberrant, c'est de ne pas être dans l'inclusion en ce qui concerne les violences", martèle Mylène Juste. "On ne pourra pas avancer si on exclut les personnes les plus exposées aux violences, ce n'est pas comme cela qu'on apportera des solutions. La cohabitation est non seulement possible sur le sujet des violences, mais elle est même souhaitable. En tant que travailleuses du sexe, nous sommes face à des situations difficiles et on a beaucoup de choses à transmettre. En matière d'auto-défense, par exemple." 

En dépit des quelques défections, les dizaines d'associations et collectifs de #NousToutes et #NousAussi participeront bien à la même marche samedi. À Paris, #NousAussi compte prendre la tête du défilé avec son cortège. Peu de pancartes, pas de banderoles, et en signe de ralliement pour les travailleuses du sexe, des parapluies rouges.