Quel sort pour les djihadistes qui sortent de prison ?

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D’ici à 2024, quelque 300 personnes condamnées en France pour terrorisme islamiste devraient être libérées. Si les observateurs s’accordent pour constater la difficulté, voire l’impossibilité d'assurer leur réinsertion depuis la prison, les dispositifs à mettre en place pour évaluer leur dangerosité et les encadrer une fois dehors font aussi largement débat.

Au cours de l’année 2020, 43 djihadistes sortiront de prison après avoir purgé leur peine, selon des chiffres divulgués par le ministère de la Justice. Ils seront une soixantaine l’année prochaine et 300 d’ici quatre ans. Mais dans la mesure où ces individus ont été incarcérés pour une forme de criminalité très particulière, nourrie d’un substrat idéologique et motivée par un projet politico-religieux, la question de leur dangerosité, une fois libérés, continue de se poser. Dans Le débat d'Europe soir, Europe 1 a tenté de comprendre tous les enjeux de cette question hautement explosive.

Beaucoup ne sont encore jamais passés à l’acte : 700 prisonniers considérés comme radicalisés sont en cellule pour des faits de droits commun. Pour Jean-Charles Brisard, président du Centre d’analyse du terrorisme, le risque de passage à l’acte, voire de récidive, est une réalité qui ne doit pas être sous-estimée.

"Sur 200 individus dont on a pu documenter le séjour dans les années 1990 et 2000, soit en Afghanistan, soit en Irak, soit en Bosnie, 60% d’entre eux, après leur retour sur le territoire national, ont été condamnés pour des faits de terrorisme distincts de leur voyage", relève-t-il au micro d'Europe 1. "L’évaluation de la dangerosité est d’autant plus compliquée à faire que l’idéologie djihadiste préconise la dissimulation", pointe également Béatrice Brugère, la secrétaire Générale du Syndicat unité-magistrats SNM-FO, également invité d'Europe 1.

Des propositions de suivi contraires aux lois fondamentales

À sa libération, le détenu est présenté à un juge d’application des peines qui détermine si un suivi sera nécessaire ou non. Le cas échéant, il s’agit généralement d’un pointage régulier auprès des forces de l’ordre : l’individu, inscrit au fichier des auteurs d’infractions terroristes, est contraint de se présenter chaque jour dans une gendarmerie. Les services de renseignements peuvent également mettre en place une surveillance.

"Les dispositifs de suivi sont des dispositifs administratifs, le Conseil constitutionnel ayant censuré les dispositifs de suivi judiciaire", détaille Jean-Charles Brisard. En août dernier, les sages du Palais royal ont en effet jugé contraires aux libertés fondamentales les propositions de la majorité, qui visaient par exemple à obtenir une autorisation de justice avant de déménager ou de changer d’emploi, ou encore à leur interdire certains lieux et certaines fréquentations. La piste d'un bracelet électronique avait également été abandonnée.

Pour Jean-Charles Brisard, les dispositifs existants sont également trop limités dans le temps. "C’est une erreur. Il ne faut pas être tenu par une durée maximale. Il vaut mieux réévaluer périodiquement la dangerosité de ces individus, plutôt que de cesser, à un moment, la surveillance."

La prison, une étape dans le parcours "plus large" des djihadistes 

D’autant que "le djihadiste ne finit pas sa course en prison", selon la formule d’Hugo Micheron, chercheur au sein de la chaire d'excellence Moyen-Orient Méditerranée de l'Ecole normale supérieure.

"Pour l’ensemble de la société, la prison est une punition suprême ; c’est une privation des libertés, un temps délicat loin de ceux que l’on aime, avec une vie carcérale souvent très dure. Pour un djihadiste, du moins dans la grande majorité des cas, le passage par la prison est une étape dans une 'carrière' plus large", explique-t-il sur Europe 1. Et de conclure : "C’est un espace où ils vont chercher, pour certains, à prolonger leur militantisme, pour d’autres à s’éduquer, à s’endoctriner davantage."

Europe 1
Par Romain David