PORTRAITS - À Calais, la mobilisation des "gilets jaunes" et l'ombre des casseurs

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Europe 1 est allé à la rencontre des habitants de Calais, vendredi. © Europe 1
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À la veille d'une nouvelle journée de mobilisation nationale des "gilets jaunes", Europe 1 a passé la journée à Calais, une semaine après de violents débordements en marge du mouvement. 

"Les problèmes, ils sont ici." Alors que beaucoup de regards sont tournés vers Paris et les violences qui pourraient émailler le quatrième samedi de mobilisation des "gilets jaunes", plusieurs Calaisiens répètent spontanément la même phrase. Vendredi, Europe 1 a passé la journée au plus près des habitants de cette ville du Nord, où de violents débordements ont éclaté le week-end dernier en marge du mouvement. Dans la journée, impossible d'identifier d'éventuels "casseurs". Mais leur ombre plane sur la vie de la population, y compris les "gilets jaunes" eux-mêmes. 

Sandrine, "neutre" face à "l'insécurité"

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De bonne heure, Sandrine s'active derrière le comptoir de sa boulangerie de l'avenue Roger Salengro. C'est le long de cette artère de l'ouest de la ville que le mouvement des "gilets jaunes" a dégénéré, samedi dernier. Bris de vitrines, Abribus caillassés, incendies de poubelles : la casse nocturne a laissé des traces. "Heureusement, mon rideau était baissé", souffle la boulangère. Souriante, elle sert des clients anormalement gourmands : "au lieu d'une baguette, les gens en prennent trois pour faire des provisions. Si ça pète à nouveau ce week-end, ils ne veulent pas avoir à sortir." 

Alors, le mouvement "n'amuse plus" la commerçante. "Évidemment que je comprends leurs revendications. J'ai pu les soutenir. Mais maintenant que l'on a basculé dans l'insécurité, la violence et les rumeurs de blocage sur Facebook, on va dire que je suis neutre, au mieux. C'est difficile de savoir qui croire." Tablant sur une clientèle réduite, la boulangère ouvrira tout de même ses portes, samedi. "On ne sait pas où ils seront, peut-être que ça ne touchera pas deux fois le même quartier. Jusqu'à ce que la nuit tombe, ça devrait aller", avance-t-elle, le ton interrogatif. 

Nadine, l'impuissance face au "saccage"

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Dans sa concession Peugeot, Nadine, chef d'entreprise de 67 ans, se repasse en boucle les images de vidéosurveillance du week-end dernier. Pourquoi son commerce, situé au bout de l'avenue Salengro, a-t-il été le point d'orgue des violences ? "Aucune idée. C'est une entreprise privée, pas un grand groupe. Ça n'a pas beaucoup de sens."

Emmitouflée dans un grand gilet gris, la sexagénaire évalue les dégâts dans le vent, sur le parking : cinq voitures totalement calcinées, cinq autres abîmées, une vitrine brisée... "Ce n'est pas de la manifestation, c'est du saccage." On salue sa capacité à prendre du recul sur cette situation. "Vous savez, j'ai déjà eu six jours pour digérer…"

Depuis, Nadine a quitté l'émotion pour une colère mêlée au désarroi. "Au lieu d'abaisser les charges avec des dégâts comme ça, ils vont faire augmenter les assurances", glisse-t-elle à propos des "casseurs", évoquant un mouvement "contre-productif". Samedi, son commerce à elle restera fermé. "Comment on se défend ? En mettant le camion de dépannage sur un autre site, en vidant le hall. Est-ce que ça suffira ? On verra." 

Philippe, la "défense du territoire" au cœur

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"Excusez-moi, c'est  un peu le bazar…" Sur le bureau de Philippe Hénon, rédacteur en chef de Nord Littoral, des piles de journaux, de livres et de feuilles volantes. La dernière, imprimée en couleur, est une proposition de Une pour samedi : "Halte aux émeutes et violences après la manif". Une position engagée, défendue par le média calaisien depuis les fameux "débordements". "On craint le pire pour demain (samedi)", pose le journaliste. "Cette image, cette haine, c'est quelque chose que l'on ne veut pas voir." Nord Littoral, "dernier quotidien à exister autour d'une seule ville", a même mis en ligne une pétition sur le sujet. 

Bras croisés, ton ferme, le rédacteur en chef détaille la position de son journal : "nous ne sommes pas anti-'gilets jaunes', nous sommes même à leur côté, à les suivre, depuis le début. D'ailleurs, tous ne l'avaient pas samedi soir." Penché sur son bureau, Philippe Hénon feuillette l'édition de lundi et pointe des hommes en capuches noires, les fameux "casseurs". "Pourquoi brûler des voitures ? S'en prendre aux commerces ? Calais a déjà payé un fort tribut lors de la crise migratoire. Cette pétition, c'est un engagement pour la défense du territoire." 

Patricia, "mamie pacifique" des "gilets jaunes"

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Aux abords de l'autoroute A16, le rond-point Marcel Doret est occupé depuis le 17 novembre, premier jour du mouvement. Une quinzaine de manifestants bloquent une seule sortie, menant à la station Total, où les poids lourds sont empêchés de faire le plein. Est-ce là que se trouvent certains des fameux "casseurs" ? "Non", répond-on d'une seule voix près du camp de fortune, chauffé par un feu de palettes. Malgré la pluie battante, Patricia, 59 ans, n'hésite pas à retirer son bonnet pour nous montrer ses cheveux gris. "Tout le monde m'appelle Mamie, j'ai une tête à détruire quoi que ce soit ?"

Doyenne du barrage, Patricia détaille les mesures mises en place pour que le mouvement reste "pacifique" : "pas d'alcool, et pas de bagarre. Si on voit un jeune qui cherche à nous ennuyer…". Des violences, la quinquagénaire tient à repasser rapidement aux revendications : "Macron nous dit d'aller chercher du travail de l'autre côté de la rue. Moi je suis allée à l'ANPE (ancêtre de Pôle emploi, ndlr) et on m'a dit que j'étais trop vieille…" On pointe le nombre de "gilets jaunes" placés par des automobilistes sous leurs pare-brises en guise de solidarité, moins important à Calais que dans d'autres villes où s'est rendue Europe 1. "Mamie" hausse les épaules. "Nous, on est là. Qu'il pleuve, qu'il neige, quoi qu'il se passe, on n'abandonnera pas."