Sur les réseaux sociaux, certaines influenceuses musulmanes appellent à délaisser des classiques de la littérature française jugés incompatibles avec leurs valeurs religieuses. À leur place, elles promeuvent une littérature "halal", débarrassée de ce qui est considéré comme contraire aux principes de l’islam.
Après l’alimentation et la finance, les prescriptions religieuses gagnent-elles désormais le terrain de la culture ? Sur les réseaux sociaux, certaines influenceuses musulmanes revendiquent ouvertement une nouvelle manière de choisir leurs lectures. Vêtues parfois du voile intégral, elles déconseillent à leur communauté certains grands classiques de la littérature française, considérés comme incompatibles avec leurs convictions religieuses.
L’une d’entre elles explique que certains ouvrages "banalisent la tromperie et romantisent la violence. En fait, ça normalise absolument tout ce qui est contraire à mes valeurs. Ce n’est pas du tout ce que j’ai envie de lire en tant que musulmane."
Privilégier la "halal romance"
Parmi les ouvrages ciblés : Boule de Suif, de Guy de Maupassant. La nouvelle raconte notamment l’histoire d’une prostituée pendant la guerre franco-prussienne de 1870. Un récit jugé problématique par certaines lectrices en raison de thèmes considérés comme incompatibles avec les codes de l’islam.
Le principe revendiqué est simple : privilégier des histoires dont les relations amoureuses respectent les prescriptions religieuses.
Sur TikTok et d’autres plateformes, la "halal romance" gagne ainsi en visibilité. Le terme désigne des romans sentimentaux dans lesquels les relations entre les personnages doivent rester conformes à certains principes islamiques, notamment l’absence de relation sexuelle ou romantique avant le mariage.
"Une romance halal, c’est une romance qui respecte le cadre islamique pour se courtiser. Pas de relation charnelle, pas de relation romantique avant le mariage", explique une internaute à sa communauté.
Lectures adaptées au cadre religieux
Cette nouvelle catégorie de lecture s’accompagne de recommandations de livres mettant en scène, par exemple, des mariages arrangés ou des personnages musulmans. "Forbidden Love, j’ai hâte de le lire parce que c’est un mariage arrangé. Mariage arrangé et muslim dans la même phrase, c’est suffisant pour moi pour acheter", se réjouit une tiktokeuse.
Pour ces lectrices, il ne s’agit donc plus seulement de choisir un genre littéraire, mais de sélectionner des œuvres en fonction de leur conformité à un cadre moral et religieux. Cette tendance commence également à se structurer autour d’offres commerciales spécifiques. Une plateforme littéraire récemment lancée se présente ainsi comme "muslim friendly", autrement dit adaptée aux lecteurs musulmans.
Les ouvrages y sont sélectionnés selon certains critères : l’objectif affiché est notamment de mettre en avant des histoires qui ne banalisent pas ce qui est considéré comme des "péchés".
Certains romans vont également plus loin dans leur critique de la société française. Dans Nous malgré tout, de Lklmany, la France est notamment décrite comme un pays "islamophobe, laïcard, capitaliste et raciste". Le livre critique également le principe de laïcité et la loi de 2004 sur les signes religieux à l’école.
Une logique de séparation culturelle ?
Au-delà du phénomène éditorial, certains observateurs y voient le symptôme d'une évolution plus large : celle d'une consommation culturelle pensée selon des critères religieux. Pour les influenceurs qui portent ce discours, la littérature française classique serait notamment représentative d’un univers "blanc, bourgeois et parisien", éloigné de leur propre identité culturelle.
L’anthropologue Florence Bergeaud-Blackler interprète, elle, cette évolution comme un exemple d’une logique de séparation culturelle et religieuse. "C’est l’illustration de la désintégration et de la désassimilation, volonté de ces jeunes-là. Ils n’ont pas l’intention de respecter les règles des démocraties libérales. Ce qui leur importe, c’est d’imposer les leurs. Ils le font de façon lente, de façon progressive, par les objets de consommation."
Selon elle, cette stratégie participerait à une forme de "reconquête culturelle" visant notamment des populations musulmanes encore éloignées des mouvements islamistes. "C’est une tentative pour influencer, d’islamiser selon les codes des Frères musulmans ou des salafistes en général une population qui n’est justement pas encore contrôlée par ces groupes", analyse l’anthropologue.
Un phénomène encore marginal, mais révélateur
La "romance halal" reste aujourd’hui un phénomène de niche. Rien ne permet d’affirmer qu’elle représente les pratiques de lecture des musulmans de France dans leur ensemble. Mais sa visibilité croissante sur les réseaux sociaux et l’apparition d’offres éditoriales ciblées témoignent d’une volonté, chez certains acteurs, de construire un espace culturel répondant à des normes religieuses spécifiques.
Une évolution qui pose une question plus large : jusqu’où peut aller la segmentation de la consommation culturelle au nom de convictions religieuses ?
Car derrière le choix d’un roman plutôt qu’un autre se joue aussi la question de la transmission culturelle, notamment chez les jeunes scolarisés dans l’enseignement public. Si cette logique devait se développer, elle pourrait alimenter un débat déjà sensible sur la place de la littérature, de la laïcité et des références culturelles communes dans la société française.