80 ans de la libération d'Auschwitz : Esther Senot, rescapée du camp d'extermination, livre son témoignage pour l'Histoire
En ce 27 janvier, le monde commémorait les 80 ans de la libération du camp d'Auschwitz-Birkenau par l'armée soviétique. Dans ce camp, plus d'un million de juifs ont été exterminés. Pour ne pas oublier ce moment de l'Histoire, Europe 1 est allé à la rencontre d'Esther Senot, 97 ans et rescapée de ce camp, pour recueillir son témoignage.
Esther Senot avait 15 ans lorsqu'elle a été déportée au camp d'Auschwitz-Birkenau. Aujourd'hui âgée de 97 ans et, à l'occasion des 80 ans de la libération de ce camp de la mort ce lundi 27 janvier, Pierre de Vilno est allé à sa rencontre pour recueillir un témoignage pour l'Histoire, pour que les jeunes générations n'oublient jamais l'horreur des camps.
"Qu'est-ce que ces gens-là vont faire dans un camp de travail ?"
C'est le 23 août 1943 qu'Esther Senot se retrouve à Drancy. "J'ai tout de suite été désignée pour faire partie du prochain transport qui devait quitter Paris, soi-disant pour aller travailler en Allemagne. On était un peu sceptique. Il y avait des femmes, des enfants, qu'est-ce que ces gens-là vont faire dans un camp de travail ?", confie-t-elle.
À cet instant, elle ne se doute de rien. En gare de Bobigny, Esther monte dans un train "avec des centaines de wagons à bestiaux, à 50-60 personnes. On nous a mis un saut d'eau pour boire et un tonneau pour les besoins hygiéniques".
"On s'est trouvé compressé dans ce wagon avec des femmes qui avaient des bébés qui hurlaient, des personnes âgées qui tombaient, qui ne pouvaient plus respirer. Le premier jour, on avait encore un peu d'eau, il faisait très chaud, mais le soir, le seau avait été épuisé". Le deuxième jour, les conditions de voyage se dégradent drastiquement et c'est là que la jeune Esther Senot, âgée de 15 ans, voit "les premiers morts". "Avec les soubresauts du train, le tonneau hygiénique s'est renversé, et voilà dans quelles conditions on est arrivé quand le train s'est arrêté".
"C'est des usines de travail"
Après trois jours de voyage, le train s'arrête enfin, les portes s'ouvrent et les Allemands les forcent à descendre de ces wagons à bestiaux qui n'ont pas de marchepied. "Ça a été une pagaille terrible", se souvient-elle. "Les Allemands étaient bien organisés pour aligner tout le monde, femmes et enfants, devant les wagons. Et on a vu arriver les premiers commandos, ceux qui s'occupaient de transporter les corps aux crématoires".
Les femmes, les enfants et les personnes âgées ont reçu l'ordre de monter dans des camions avec une croix rouge, "comme des camions sanitaires" pour rejoindre le camp qui était à quelques kilomètres de là. "Vous avez pratiquement 650 personnes qui sont montées dans les camions. Et nous, on a été encadré par les femmes SS qui nous ont mis en file. On a défilé jusqu'au bout du quai".
Plusieurs files ont finalement été formées, "106 femmes ont été sélectionnées et toutes les autres ont été envoyées vers les camions. À ce moment-là, les camions sont partis et nous, on est partis à pied. Le camp était à deux ou trois kilomètres de là où on est arrivé". En arrivant au camp, elle voit une fumée noire et sent une odeur particulière. Mais elle s'imagine toujours dans un camp de travail.
Dans le camp, Esther révèle qu'il était impossible de marcher, "il fallait toujours courir, être en mouvement". Arrivée dans un bâtiment, on les déshabille et on leur fait prendre une douche "sans savon et sans serviette". "Ensuite, on est entré dans un bâtiment annexe où il avait des tables rectangulaires avec des hommes derrières qui nous rasent les cheveux".
"Ne vous faites pas d'illusion, vous êtes entrés par la porte, vous en sortirez par la cheminée"
C'est après toutes ces étapes qu'un numéro est tatoué sur son bras : "On nous a dit que maintenant, nous n'avions plus d'identité. Que quand on est interpellé dans le camp, il fallait qu'on donne les numéros en allemand". Si une femme donnait son nom, elle était "immédiatement matraquée, alors dans ces conditions-là, on apprend très vite".
C'est le début de l'enfer pour Esther qui restera 17 mois dans le camp d'Auschwitz : "Je crois que je suis la seule à être restée deux hivers". En deux heures, elle apprend le fonctionnement du camp : "Les camions arrivaient directement dans les chambres à gaz. 650 personnes sont entrées dans ces fameuses douches. Il y avait des ouvertures sur le toit des baraques et les Allemands montaient avec des masques à gaz et c'est là que les gens étaient gazés".
Quelques minutes plus tard, "ils sortaient les corps pour les emmener aux crématoires. Nous, à ce moment-là, on n'en avait jamais entendu parler, alors je demande ce qu'est un crématoire. On nous répond que c'est comme un four de boulanger". Puis on lui assène cette phrase glaçante : "Ne vous faites pas d'illusion, vous êtes entrés par la porte, vous en sortirez par la cheminée. Tant que vous pourrez travailler, vous travaillerez, le jour où vous ne pourrez plus, vous irez comme tous les autres dans les chambres, car il n'y a aucune possibilité de survie".
Au bout de trois mois, avec son amie Marion, elles ont été désignées pour travailler à l'extérieur afin de "transbahuter des matériaux de construction car il fallait agrandir le camp". Le travail était tel, que certaines femmes ne résistaient plus après 12 heures de travail. Malgré le soutien des autres femmes, ces dernières étaient mises de côté à l'entrée du camp : "On les entendait hurler parce que celles qui montaient dans le camion, elles savaient où elles allaient", raconte Esther Senot. L'horreur jusqu'à la libération le 27 janvier 1945.