Entre progrès et dangers : quels usages pour la reconnaissance faciale ?

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Dans l'émission La France bouge diffusée sur Europe 1 mardi, Raphaëlle Duchemin s'est intéressé à la reconnaissance faciale. Elle recevait deux entrepreneurs qui développent les usages de cette technologie, et s'interroge sur son utilité, mais aussi ses dangers.
ANALYSE

La technologie de reconnaissance faciale, dont les usages se multiplient en France et dans le monde, suscite de nombreux fantasmes. Longtemps cantonnée à la science fiction, elle devient aujourd'hui réalité. Cédric O, secrétaire d'Etat au numérique, a même appelé à une expérimentation de cette technologie en temps réel sur les images de vidéosurveillance. Si elle effraie, elle peut aussi s'avérer utile pour l'homme, dans les domaines économiques, mais pas seulement. Alors que la législation française laisse planer de nombreuses zones d'ombre sur les usages que l'on peut en faire, les entrepreneurs qui vendent ou utilisent des algorithmes de reconnaissance faciale doivent se fixer des limites. Alors à quoi peut vraiment servir la reconnaissance faciale ? Jusqu'où doit-on aller ?

Pour répondre à ces questions épineuses, Raphaëlle Duchemin recevait mardi dans la France bouge des entrepreneurs qui utilisent des technologies de reconnaissance faciale, pour différents usages. 

À quoi sert la reconnaissance faciale ? 

Il s'agit d'une technologie qui repose sur des algorithmes permettant d'identifier une personne à partir de son visage. Elle peut permettre de vérifier si la personne est celle qu'elle prétend être; c'est l'authentification faciale. La reconnaissance faciale analyse les traits du visage, mais aussi des données biométriques comme les yeux, pour ainsi les comparer, si besoin, à des photos ou des vidéos. En termes chiffrés, il s'agit d'un marché estimé à 4,5 milliards d'euros dans le monde, et devrait dépasser les dix milliards d'euros d'ici 2025. 

William Eldin est fondateur de XXII, une entreprise qui utilise depuis 2016 les technologies de reconnaissance faciale pour "faire gagner du temps à l'homme". La reconnaissance faciale "nous permet d'aller plus vite à certains endroits", explique le jeune entrepreneur. Il donne un exemple très concret d'utilisation de cette technologie au service de l'homme, et de sa sécurité. "Aujourd'hui, sur les chantiers de construction, les gens entrent avec des badges. Mais ces badges peuvent être échangés, et cela crée des problèmes d'accidents, d'assurance, car certains entrent sans être déclarés. Demain, il y aura des sas installés à l'entrée des chantiers, qui reconnaîtront les visages des personnes autorisées à entrer". Voici un usage de la reconnaissance faciale développé par la société de William Eldin. 

Pour Raphaël de Cormis, qui travaille dans l'innovation chez Thalès, l'usage de la reconnaissance faciale est effectivement très appréciée lorsqu'elle permet de faire gagner du temps aux usagers. "Les cas d'usages qui ont le plus de succès sont ceux qui permettent de fluidifier nos parcours, qu'ils soient physiques, comme dans les aéroports, ou dans le monde numérique, en ce qui concerne le paiement en ligne, par exemple".

Entendu sur europe1 :
On va pouvoir par exemple optimiser une publicité

La reconnaissance faciale peut aussi être utilisée par des entreprises pour optimiser la connaissance de leurs clients. C'est le service que propose Xavier Fisher, co-fondateur de Datakalab. "A partir des traits du visages, et d'autres éléments faciaux, on va être capable de collecter des informations comme l'âge, le sexe, ou même l'émotion", explique-t-il. Il affirme vouloir préserver la vie privée de chacun, et ainsi n'utiliser que des données agrégées et anonymes, qui concernent entre 200 et 300 personnes. "Notre but c'est d'avoir les expressions de nombreuses personnes pour collecter des informations utiles à nos clients". 

Grâce à la technologie qu'il a développé avec Datakalab, il peut détecter le niveau d'attention des consommateurs, pendant une publicité par exemple. "L'usage crée dépend du client pour qui on travaille", explique Xavier Fisher. "On va pouvoir par exemple optimiser une publicité. Je sais que cela peut faire peur, mais j'en parle pro-activement", assure l'entrepreneur, qui compare cet usage aux études basées sur des questionnaires. 

Mais les usages de cette technologies ne sont pas seulement à visée lucrative. "En médecine, on peut utiliser ces algorithmes pour identifier la douleur. Demain, on sera capable de permettre au personnel hospitalier de mieux comprendre comment vont les patients", affirme Xavier Fisher. "On veut permettre à l'humain d'être meilleur". "Dans le domaine de la santé, les émotions sont importantes, et les médecins n'ont souvent pas le temps de les prendre en compte. La reconnaissance faciale peut détecter l'attention du praticien et du patient, et on va justement essayer de connecter les deux pour permettre de mieux prendre en compte les besoins du patient à long terme, et d'avoir plus d'empathie", explique Xavier Fisher. Cet usage de la technologie de la reconnaissance faciale est utilisé par l'Institut Raphaël, où l'on s'occupe de l'après-cancer. 

Quels sont les risques liés à la reconnaissance faciale ? 

"Finalement, c'est un bel axe de développement de cette technologie", considère l'entrepreneur derrière XXII. "Imaginez que la reconnaissance faciale pourrait permettre de supprimer les clefs !", poursuit-il. "Ces usages là deviennent un axe de développement logique. Bien entendu, il faut sécuriser les données légiférer sur ces données, mais la technologie est un accélérateur de nos vies", assure William Eldin.  

Comme le relève le fondateur de XXII, il est essentiel que la loi intervienne rapidement dans le domaine des nouvelles technologies, et plus précisément de la reconnaissance faciale, pour protéger les données des usagers. D'autant plus que la technologie n'est pas une science exacte. En effet, il arrive que la reconnaissance faciale se trompe. Aux Etats-Unis, on a remarqué que les logiciels de reconnaissance faciale sont plus efficaces sur les femmes et hommes blancs que ceux de couleur. Pour Christophe Show, directeur ingénierie et innovation chez Microsoft France et coach de cette émission, l'enjeu est de s'assurer que "tous ceux qui utilisent cette reconnaissance faciale le fassent sur des bases non discriminatoires, qui ne créent pas d'inégalités". 

La solution, pour William Eldin, est d'utiliser ces technologies pour des cas précis d'utilisation à un moment donné, dans un endroit défini, pour accéder à un service. "L'objectif n'est pas de reconnaître tout le monde dans la rue. Ce que l'on peut voir de la Chine par exemple, n'a rien à voir avec la réalité scientifique", alerte l'entrepreneur. "Pour qu'une caméra puisse reconnaître l'identité d'un individu, il faut énormément de pixels. Les caméras utilisées aujourd'hui dans la rue sont équipées d'un ou deux millions de pixels. A quinze mètres, il est quasiment impossible de reconnaître un visage !", rassure-t-il. "En plus, il est impossible d'avoir une base de données sur tout le monde. On a besoin de beaucoup de données pour pouvoir identifier quelqu'un à partir de son visage, pas seulement d'une photo". 

Les usages de cette technologie sont divers et variés. Le problème majeur, en termes d'éthique, c'est que la loi ne vient poser que très peu de limites à ces usages. "Notre problème, c'est qu'on est juges et parties", déplore Xavier Fisher, de Datakalab. Avec les quinze salariés de son entreprise, ils discutent entre eux pour déterminer leurs limites, et ont élaboré une charte éthique qu'ils se sont engagés à respecter. Un des points importants : "Ne jamais analyser des données individuelles". L'entreprise ne collecte donc que des données agrégées.

Europe 1
Par Lucie de Perthuis