Abus sexuels dans l'Eglise : "On prend trop de temps et on n'avance jamais"

  • A
  • A
Partagez sur :
Cent vingt évêques de la Conférence des évêques de France (CEF) sont actuellement réunis pour une assemblée plénière consacrée à la pédocriminalité et à la question de la responsabilité de l'Eglise en la matière. "Si quelque chose aboutit, ça pourrait être bénéfique pour cette institution et la société tout entière", assure Pierre-Emmanuel Germain-Thill, l'une des victimes du père Preynat, sur Europe 1. Mais il a encore du mal à y croire.
INTERVIEW

L'Eglise poursuit son examen de conscience. De lundi à mercredi, les 120 évêques de France sont réunis pour une assemblée plénière, à huis clos et en visioconférence, consacrée à la pédocriminalité et à la question de la "responsabilité" de l'institution. Le sujet est crucial pour les victimes qui tentent de se reconstruire. Et elles sont nombreuses : la commission indépendante sur les abus sexuels dans l'Eglise, la Ciase, a recueilli 6.500 témoignages. "Je ne suis pas surpris du chiffre et je pense qu'on est encore très loin de la vérité", commente Pierre-Emmanuel Germain-Thill, l'une des victimes du père Preynat, sur Europe 1.

Une reconnaissance encore attendue

L'affaire du père Bernard Preynat, accusé de dizaines d'actes pédocriminels de 1971 à 1991 et condamné à cinq ans de réclusion l'année dernière, a été fondatrice dans la libération de la parole et de l'écoute pour les victimes d'agressions sexuelles au sein de l'Eglise. "C'est vrai qu'en France, il y a beaucoup de choses qui sont allées plus vite au moment de la création de l'association La parole libérée et de la libération de notre propre parole. Et c'est tant mieux que ça ait pu permettre à d'autres gens de libérer leur parole", assure Pierre-Emmanuel Germain-Thill.

La reconnaissance de la responsabilité de l'Eglise fait débat au sein de l'épiscopat. "Je pensais qu'elle aurait eu lieu déjà il y a cinq ans puisque déjà, les évêques nous disaient qu'ils avaient pris conscience de tout ça", déplore-t-il. "Qu'ils aient mis autant de temps à s'avouer et à réfléchir à cette responsabilité, je trouve ça un peu long", ajoute-t-il, ne perdant pas espoir : "Si quelque chose aboutit, ça pourrait être bénéfique pour cette institution et la société tout entière."

Plus généralement, Pierre-Emmanuel Germain-Thill se bat pour faire avancer la société sur la pédocriminalité. Il a récemment cosigné une pétition dans Libération "Violences sexuelles sur mineurs : l'heure de la tolérance zéro a sonné", afin d'alerter sur le sujet. "J'ai l'impression qu'on fait encore traîner, aussi bien au niveau du gouvernement qu'au niveau de l'Église. Je trouve qu'on prend trop de temps et qu'au final, on n'avance jamais", déclare-t-il, pessimiste. "J'espère me tromper et j'espère que les choses changeront. Honnêtement, j'en appelle au devoir citoyen de chacun et j'en appelle à toutes les victimes : il faut libérer votre parole. Il n'y a que comme ça qu'on avance et c'est valable pour tous les sujets dans la vie. "

Une indemnisation financière difficile 

Autre sujet de débat qui sera évoqué à l'occasion d'une nouvelle concertation en mars entre les évêques : un dispositif de "reconnaissance de la souffrance vécue" par les victimes qui pourrait comporter des mesures financières, mémorielles, des actions de prévention ou d'accompagnement des clerc coupables. L'année dernière, après l'affaire Preynat, un fonds exceptionnel avait été créé par le diocèse de Lyon pour indemniser 14 victimes de l'homme d'Eglise, dont les faits étaient prescrits. Pour les six autres victimes, dont Pierre-Emmanuel Germain-Thill, en procédure de justice civile, aucune compensation financière n'a encore été versée.  

"Il y a une grosse nébuleuse autour de comment s'est fait ce procès", se désole l'ancien plaignant. "Qui sont les donateurs de ce fonds puisque apparemment, ce sont des gens qui ont été sélectionnés ? Et pourquoi cette somme et pas une autre ? On est très loin des standards qu'on peut être faite dans des procès canons ailleurs en Europe, et encore plus loin de ce qui a pu être fait aux Etats-Unis." A Lyon, environ 169.000 euros ont été répartis entre les 14 victimes, mais rien n'a encore été versé aux victimes dont l'affaire a été jugée au civil. "L'Eglise attend toujours, fait traîner", pointe Pierre-Emmanuel Germain-Thill. "Elle se dédouane sur une indemnisation qui viendrait du civil."

En parallèle de cette réunion du CEF, la Ciase continue ses auditions de victimes présumées dans le but de remettre ses préconisations sur le sujet, rassemblées dans un rapport, à l'Eglise à l'automne prochain. Un travail qui passe notamment par l'audition de victimes, auxquelles Pierre-Emmanuel Germain-Thill a participé. "On nous dit que ce rapport sera public : on espère qu'il le sera effectivement et qu'on pourra le voir dans son intégralité", lance l'ancien membre de l'association Parole Libérée. "Et on espère également que l'Eglise en tienne compte et qu'elle tienne compte tout ce qui a pu être dit ou fait par les victimes."

Europe 1
Par Mathilde Durand