EDITO - Non, le prix Nobel de chimie d'Emmanuelle Charpentier n'est pas une bonne nouvelle pour la France

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La Française Emmanuelle Charpentier (à gauche) et à l'Américaine Jennifer A. Doudna (à droite) ont reçu le prix Nobel de chimie 2020 2:59
La Française Emmanuelle Charpentier (à gauche) et à l'Américaine Jennifer A. Doudna (à droite) ont reçu le prix Nobel de chimie 2020 © Miguel RIOPA / AFP
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Selon l'éditorialiste Nicolas Beytout, le prix Nobel de Chimie d'Emmanuelle Charpentier, une scientifique qui a fait ses études en France avant de travailler à l'étranger, loin d'être une bonne nouvelle, témoigne d'une faible attractivité de l'Hexagone dans le secteur.
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>> Le prix Nobel de chimie 2020 a été attribué à la Française Emmanuelle Charpentier et l'Américaine Jennifer Doudna pour la découverte du ciseau à ADN Crispr-Cas9, a annoncé le comité Nobel ce mercredi 7 octobre. Cette récompense leur est décernée pour "le développement d'une méthode d'édition des gènes", avec "un outil pour réécrire le code de la vie", a souligné le jury à Stockholm en annonçant la récompense. Sur Europe 1, l'éditorialiste Nicolas Beytout explique pourquoi cette récompense est en réalité une mauvaise nouvelle pour la France et démontre le manque d'attractivité du pays pour les grands scientifiques. 

Emmanuelle Charpentier a fait ses études en France, mais elle travaille à l'étranger

"Lorsque j’en ai parlé hier à un des plus grands généticiens français, il a eu cette phrase : 'Je suis heureux pour la femme, et malheureux pour la France'. Et voici pourquoi : Emmanuelle Charpentier a fait l’essentiel de ses études en France, y compris dans certains des instituts les plus réputés au monde. Elle est ensuite partie à l’étranger compléter sa formation et lancer ses recherches, ce qui est très classique dans ce type de formation.

Ce qui l’est moins, et ce qui est dommage en tout cas, c’est qu’elle n’est jamais rentrée en France. Elle a développé une formidable carrière aux Etats-Unis et en Allemagne, mais pas en France. À l'étranger, elle a levé des fonds, plusieurs dizaines de millions de dollars, pour fonder une entreprise qui est aujourd'hui très active et fournit des outils de recherche aux grands laboratoires de science cognitive et de génétique dans le monde.

"Le système universel saupoudre l’argent au lieu de le flécher vers l’excellence"

Voilà bien son défaut : cette femme d’exception, cette chercheuse, est aussi une entrepreneuse. Et ça coince en France : chez nous, par exemple, un chercheur dans l’univers hospitalier ou universitaire n’a quasiment pas le droit de cumuler sa rémunération avec un autre salaire. Alors, vous pensez, créer une boîte ! Non, c’est tout le monde sous la toise de l’égalitarisme. Le système universel saupoudre l’argent, au lieu de le flécher vers l’excellence. C’est la règle du 'un peu pour tous, mais rien de plus pour un seul'. Le règne de la moyenne, quoi.

Ses travaux, et ceux de sa co-lauréate, portent sur une technique de modification des gênes. Là aussi, on voit qu’il y a un malaise en France. Parmi les domaines potentiellement touchés par ses immenses découvertes, il y a l’agronomie et une voie possible de contournement des OGM. Alors ça ouvre un champ infini, mais dans un pays hostile aux OGM comme nous le sommes, avec une classe politique qui se déchire sur la réintroduction provisoire des néonicotinoïdes pour éviter (rien que ça) de perdre la filière entière du sucre, difficile de se sentir soutenu. Alors, tous ces talents vont faire fructifier leurs découvertes ailleurs.

"La France vénère un tombeau tout en ayant peur de l’avenir"

Pourtant, en France, on a quand même la figure de Pierre et Marie Curie, prix Nobel de chimie et tous les deux sont au Panthéon, le lieu le plus majestueux de la gloire républicaine. La France voue un véritable culte à Marie et Pierre Curie, mais elle doute désormais de la science : elle a peur de la découverte. Elle vénère un tombeau tout en ayant peur de l’avenir. Une partie de la population rejette les vaccins, une autre est prête à suivre n’importe quel gourou éclairé. Si on ne sait plus séduire les chercheurs, faire revenir ou retenir les futurs Nobel français, c’est une partie de notre système d’excellence qui se retrouvera vite en danger."

Europe 1
Par Nicolas Beytout