Peut-on comparer le coronavirus à la grippe espagnole ?

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Patrick Berche, professeur émérite de microbiologie, et Philippe Sansonetti, professeur émérite à l’Institut Pasteur, étaient les invités d'Europe 1. 3:48
Patrick Berche, professeur émérite de microbiologie, et Philippe Sansonetti, professeur émérite à l’Institut Pasteur, étaient les invités d'Europe 1. © AFP PHOTO /CENTERS FOR DISEASE CONTROL AND PREVENTION/ALISSA ECKERT/HANDOUT
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La pandémie de nouveau coronavirus est comparable - mais pas semblable - aux pandémies de grippe espagnole ou asiatique de 1918 et 1957, et des enseignements doivent donc en être tirés, expliquent sur Europe 1 Patrick Berche, professeur émérite de microbiologie, et Philippe Sansonetti, professeur émérite à l’Institut Pasteur.
ANALYSE

Pourquoi une telle flambée épidémique ? Un siècle après Pasteur, comment aujourd'hui pouvons-nous lutter contre le covid-19 ? La science se mobilise depuis plusieurs semaines pour répondre à l'"une des plus graves crises sanitaires de notre siècle" selon les mots d'Emmanuel Macron. Patrick Berche, Professeur émérite de microbiologie, ancien directeur de l'institut Pasteur de Lille, et Philippe Sansonetti, Professeur émérite à l’Institut Pasteur et Professeur au Collège de France, étaient les invités d'Europe 1 dimanche, pour prendre un peu de recul sur la pandémie.

Des précédents épidémiologiques

"Les pandémies de grippe sont relativement comparables à ce qui se passe actuellement", estime Patrick Berche, comme "la grande pandémie de "grippe espagnole" de 1918 qui a fait environ 50 millions de morts", ou encore la grippe asiatique de 1957, 2 millions de morts, et celle de Hong-Kong (1968-9) qui a gagné l'Europe, avec 1 million de morts dans le monde et 40.000 en France selon un décompte a posteriori.

"Mais l'on n'avait aucun arsenal thérapeutique, en particulier pas d’antibiotiques. Rien n'a pu stopper le virus de la grippe espagnole, qui a fini par disparaître", rappelle-t-il. Une différence notable que confirme Philippe Sansonetti : "La grippe tuait, quand elle tue à cette époque en 1918 - et c’est encore le cas chez les personnes âgées -, par une surinfection par des bactéries, en particulier le pneumocoque. [...] Là ce qui est plus ennuyeux avec ces virus émergents qui touchent le poumon, c’est qu’ils ont l’air d’avoir une capacité de destruction personnelle, ne nécessitant pas forcément de surinfection microbienne".

Tirer des leçons du passé

Aujourd'hui, tout cela a donc changé, mais des leçons peuvent quand même être tirées : l'une des particularités de la "grippe espagnole", rappelle d'ailleurs Patrick Berche, "c'est qu'elle tuait des personnes jeunes, entre 20 et 40 ans. Ce qui est probablement lié aux conditions épidémiologiques de la guerre de 14-18 : il y avait des camps, des gens stationnés dans des rassemblements constants, des transferts par bateau à travers l'Europe de près de 2 millions de soldats américains... Ainsi cette grippe, née aux Etats-Unis, a été transmise à l'Europe et au monde entier avec une rapidité incroyable - alors qu'il n'y avait pas d'avion à l'époque !"

D'où l'importance de respecter des mesures d'évitement des rassemblements, et les fameux "gestes barrières". Le professeur de microbiologie estime aussi "intéressant" l'exemple de la grippe asiatique "parce qu’il y a un précédent d’un système de santé qui s’effondre ! Pendant huit jours, il n'y avait plus de possibilité d’hospitalisation parce que les soignants étaient malades. Il faut retenir cet épisode historique : préserver le système de santé, prendre des précautions pour qu’on n’arrive pas à un moment où on ne peut plus hospitaliser parce qu'il n'y a plus de soignants !"

Peut-on lutter contre le virus autrement que par l'isolement ?

"Les thérapeutiques ne sont pas encore disponibles, à moins de pouvoir repositionner des molécules antivirales déjà existantes. [...] Le vaccin étant spécifique de chaque micro organisme, on ne peut pas trouver, tester et réguler un vaccin en quelques jours ou semaines", explique Philippe Sansonetti. "Il faut accélérer les procédures mais aujourd'hui, on peut surtout compter sur l’isolement avant tout. Et il faut qu’il soit extrêmement strict". "On a quelques molécules qui marchent sur le SRAS, à 70% cousin avec le virus actuel. [...] Mais il faudra au moins 1 an ou 2 avant d’avoir un vaccin efficace", ajoute Patrick Berche.

Le microbe sera donc toujours plus rapide que l'homme ? "L’homme est quand même de plus en plus rapide", temporise Philippe Sansonetti. "Il a fallu plusieurs mois voire années pour identifier le virus du SIDA. Lors de l’apparition de l’épidémie en Chine, il a fallu seulement quelques jours pour l'identifier le virus et mettre en place les tests diagnostics ! Avec les progrès de la biologie moléculaire, du séquençage, on peut détecter un virus émergent, sans exagérer, en quelques heures, ce qui n’était pas le cas il y a 30 ans". 

Selon les deux Professeurs, enfin, l'Italie étant l'image de la France avec une semaine d'avance, "c’est uniquement les barrières physiques, l'évitement, le lavage des mains, qui peuvent diminuer la propagation. On n'a, pour l'instant, pas grand chose de plus brillant à proposer. Si l’épidémie continue à ce rythme, on risque d'avoir des mesures beaucoup plus drastiques d’isolement des gens."

Europe 1
Par Séverine Mermilliod