Le président soudanais renversé par l'armée : comment en est-on arrivé là ?

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Le président Omar el-Béchir a été renversé par un coup d'État de l'armée, dans le sillage d'un soulèvement populaire.
Le président Omar el-Béchir a été renversé par un coup d'État de l'armée, dans le sillage d'un soulèvement populaire. © AFP
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Le président Omar el-Béchir, qui dirigeait le Soudan d'une main de fer depuis trente ans, a été renversé jeudi par un coup d'État de l'armée, après quatre mois de contestation populaire.
ON DÉCRYPTE

Après trente ans de règne sans partage, Omar el-Béchir est tombé. Âgé de 75 ans, le président soudanais, visé par deux mandats d'arrêt de la Cour pénale internationale et contesté dans la rue depuis quatre mois, a été renversé jeudi par l'armée. Un "conseil militaire de transition" a été instauré pour deux ans.

Que s'est-il passé ce jeudi ?

À l'aube, la télévision nationale a décidé d'interrompre ses programmes. Une "importante annonce des forces armées" allait avoir lieu "bientôt". Le temps qu'une immense foule se rassemble aux abords du siège de l'armée puis dans le centre de la capitale, et que le puissant service de renseignement, le NISS, annonce la libération de tous les prisonniers politiques.

La rumeur courait. Le ministre de la Défense l'a officiellement confirmée, en début d'après-midi, en annonçant "la chute du régime et le placement en détention dans un lieu sûr de son chef". Premières conséquences : l'instauration d'un "conseil militaire de transition", mais aussi la fermeture de l'espace aérien pour 24 heures, celle des frontières terrestres jusqu'à nouvel ordre, un mois de couvre-feu nocturne et un cessez-le-feu à travers tout le pays.

Une liesse populaire s'est alors élevée de la foule, les manifestants se prenant dans les bras, brandissant des drapeaux soudanais et échangeant des friandises.

Qu'est-ce qui a mis le feu aux poudres ?

Ces mêmes manifestants avaient commencé à envahir les rues du pays le 19 décembre dernier, après la décision gouvernementale de tripler le prix du pain, objet d'une pénurie depuis trois semaines. Hasard du calendrier, cette mobilisation coïncide avec le retour après un an d'exil, du leader de l'opposition Sadek al-Mahdi, ancien Premier ministre chassé du pouvoir en 1989 par le coup d'État… d'Omar el-Béchir.

La contestation se transforme alors rapidement en un mouvement réclamant la "chute" du président Béchir, qui tente de répondre par la force, avant d'instaurer l'état d'urgence à l'échelle nationale, le 22 février. Quarante-neuf personnes, de sources officielles, ont été tuées depuis le début du mouvement, sans compter les milliers de manifestants arrêtés.

Quelques figures émergent, comme celle de cette jeune Soudanaise, dont les images ont fait le tour des réseaux sociaux. Vêtue et voilée de blanc, ses boucles d'oreilles dorées reflétant les lumières de la marée de smartphones autour d'elle on la voit haranguer la foule en chantant, debout sur une voiture, devant le siège de l'armée à Khartoum, qui abrite aussi le ministère de la Défense et la résidence officielle du président.

Les manifestants, depuis le 6 avril, demandent en effet à l'armée de "choisir entre son peuple et le dictateur". Un choix qu'ils ont donc mis cinq jours à faire.

Qui est Omar el-Béchir ?

Après trois décennies au pouvoir, Omar Hassan Ahmed el-Béchir a donc été renversé. Ironie de l'histoire, ce militaire de carrière, âgé de 75 ans, s'était jusqu'ici assuré les rênes du pays grâce à ses liens étroits avec l'armée.

Le 30 juin 1989, le général Béchir et un groupe d'officiers avaient renversé le gouvernement démocratiquement élu de Sadek al-Mahdi grâce à un coup d'État, qui lui avait donc permis de prendre la direction de cet ancien condominium anglo-égyptien, indépendant depuis 1956.

Et d'orienter le Soudan, morcelé en une pléthore de tribus et alors divisé entre le nord majoritairement musulman et le sud peuplé de chrétiens, vers l'islam radical, Khartoum devenant même la plaque tournante de l'internationale islamiste. Le chef d'Al-Qaïda, Oussama ben Laden, y a notamment été accueilli avant d'être expulsé en 1996 sous la pression des États-Unis.

 

Soudan entre conflits, inflation et trésors inexplorés

Situé entre l'Afrique subsaharienne et le Moyen-Orient, le Soudan était le plus grand pays d'Afrique avant la sécession du Sud en 2011. Sa population de 40,5 millions d'habitants, majoritairement musulmane, se caractérise par une forte diversité ethnique. L'arabe est la langue officielle et la charia (loi islamique) est en vigueur depuis 1983.

L'économie du pays est elle toujours affectée par vingt ans d'embargo économique américain en raison de violations présumées des droits humains et de liens avec le "terrorisme", malgré la levée de cet embargo en 2017. Le pays compte par ailleurs de nombreuses mines d'or illégales et des trésors archéologiques inexplorés. Les civilisations anciennes du Soudan ont en effet érigé plus de pyramides que celles d'Égypte mais restent encore largement méconnues.

À la fin des années 1990, Omar el-Béchir a bien tenté de se démarquer de l'islamisme radical et d'améliorer ses relations avec ses adversaires et voisins. En 2003, il s'est toutefois retrouvé isolé au moment de lancer ses troupes contre la rébellion au Darfour, une région de l'ouest grande comme la France. Le conflit fait plus de 300.000 morts et 2,5 millions de déplacés, selon l'ONU ce qui vaut à Omar el-Béchir deux mandats d'arrêts lancés par la Cour pénale internationale (CPI). L'un pour "crimes de guerre" et "crimes contre l'humanité". L'autre pour "génocide".

Des mandats d'arrêt qui ne l'empêchent cependant pas de voyager à l'étranger, principalement dans des pays de la région. Qui ne l'empêchent pas, non plus, d'être élu deux fois président dans des scrutins boycottés par l'opposition, en 2010 et 2015. Crâne dégarni, large moustache et silhouette enrobée, le dirigeant, qui a deux femmes mais pas d'enfant, comptait d'ailleurs briguer un troisième mandat en 2020.

Ses trente ans au pouvoir ont aussi été marqués par l'accord de paix signé en 2005 avec les rebelles du Sud, ouvrant la voie six ans plus tard à l'indépendance du Soudan du Sud, et par les manifestations sans précédent contre une hausse de plus de 60% des carburants, qui ont fait des dizaines de morts en 2013.

Que va-t-il se passer maintenant ?

Au niveau international, les réactions ont pour le moment été mesurées. Les États-Unis et cinq pays européens ont malgré tout demandé une réunion d'urgence du Conseil de sécurité de l'ONU vendredi.

Quant au sort d'el-Béchir, la Jordanie et l'Afrique du Sud avaient jusqu'ici toutes deux avancé l'argument de l'immunité présidentielle afin de justifier leur décision de ne pas le faire arrêter. L'argument ne tient plus. En théorie, sa destitution devrait donc augmenter les chances de son tranfèrement vers la CPI. Mais son avenir dépend en grande partie des nouveaux dirigeants du pays. Si ceux-ci se décidaient à le juger, la CPI n'aurait alors pas son mot à dire.

Les incertitudes demeurent nombreuses. D'autant que certains meneurs de la contestation populaire ont d'ores et déjà rejeté le "coup d'État du régime", promettant la poursuite des manifestations

La situation économique, elle, est dramatique. Le pays, amputé des trois quarts de ses réserves de pétrole depuis l'indépendance du Soudan du Sud en 2011, est confronté à une inflation de près de 70% par an et fait face à un grave déficit en devises étrangères. C'est l'un des pays les plus pauvres au monde, classé 167e sur 189 par le Programme des nations unies pour le développement.