Elections russes : pourquoi Poutine va (presque sans aucun doute) gagner

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Selon l'institut public VTsIOM, Vladimir Poutine récolte 69% des intentions de vote. Image d'illustration.
Selon l'institut public VTsIOM, Vladimir Poutine récolte 69% des intentions de vote. Image d'illustration. © STEPHANE DE SAKUTIN / AFP
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Dimanche, 107 millions d'électeurs russes sont invités à choisir leur prochain président… sans beaucoup de suspens sur l'issue du scrutin.

Le 26 mars 2000, Vladimir Poutine était élu président de la Fédération de Russie avec 52,9% des suffrages.  En 2004, il était réélu avec un score plus flatteur : 71,2% des voix. Après un passage de quatre années au poste de chef du gouvernement puisque la constitution russe ne lui permettait pas d'enchaîner plus de deux mandats, il était de nouveau élu à la tête du pays en 2012 (63,6%). Dimanche, se dirige-t-on vers un "bis repetita" ? Avec peu d'hésitation, la réponse devrait être positive. Après une campagne présidentielle très encadrée et sans opposants sérieux, Vladimir Poutine devrait en effet recevoir sur un plateau un quatrième mandat pour diriger le plus grand pays du monde. Europe 1 vous explique pourquoi.

Parce qu'il reste populaire

Les chiffres parlent pour lui. La durée de son pouvoir déjà : Vladimir Poutine peut se targuer de la deuxième plus grande longévité à la tête du pays depuis la chute du tsarisme en 1917, derrière le petit père des peuples, Staline, et devant Brejnev. Les résultats du dernier sondage ensuite. Selon l'institut public VTsIOM, Vladimir Poutine récolte 69% des intentions de vote. Les sept autres candidats végètent à moins de 8%. On aura vu plus de suspens dans une élection. Si cette avance se concrétise dans les bulletins des urnes dimanche, l'explication en sera très simple : malgré un vent de lassitude qui commence à se faire ressentir, Poutine reste populaire chez lui.

Pourtant, les raisons de mécontentement sont pléthores. La croissance économique est en dents de scie et depuis 2000, la Russie a même rétrogradé de la 10ème à la 12ème place des puissances mondiales. Sa dépendance au prix du baril pétrole d'une part et les sanctions internationales prises par l'UE et les Etats-Unis suite à l'annexion de la Crimée d'autre part n'ont rien arrangé. Le taux de mortalité, lui, reste deux fois plus élevé que la moyenne mondiale, témoignant d'un niveau de vie bien faible pour un pays occidental.

Mais alors, pourquoi les Russes plébiscitent-ils Poutine ? Le secret de sa longévité réside dans la stabilité qu'il a apportée à son pays après la décennie 1990 particulièrement brutale et traumatisante. Et puis, entre la crise ukrainienne de 2013 et le soutien militaire à Bachar El-Assad, ses choix en matière de politique internationale ont renforcé cette image d'homme providentiel venu redorer le blason de la Russie.

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Cette popularité repose cependant sur une lacune : celle de la culture démocratique dans le peuple russe. Avec un respect total des droits de l'homme, une opposition crédible pourrait se développer et l'image de Poutine en ressortirait forcément ternie. Autrement dit, Poutine brille parce qu'il est seul. 

Parce que l'opposition "sérieuse" a été muselée

Il est le seul capable de mobiliser des dizaines de milliers de personnes contre le pouvoir poutinesque. Et pourtant, son nom ne figurera sur aucun des bulletins proposés aux électeurs dimanche. Alexeï Navalny, célèbre militant anti-corruption dans son pays, n'a pas pu se présenter à la présidentielle. Le 25 décembre dernier, son dossier de candidature a en effet été rejeté par la commission électorale. La raison ? Une condamnation judiciaire à cinq ans de prison avec sursis remontant à février 2017 pour détournement de fonds dans une affaire remontant à 2009. Pour le juriste de formation âgé de 41 ans, l'affaire a été montée de toutes pièces pour l'écarter du chemin vers le Kremlin. Le résultat est sans appel : selon la loi russe, il ne pourra concourir pour le pouvoir qu'à partir de 2028 et pas avant.

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Sa seule arme pour mettre des bâtons dans les roues à Poutine est désormais l'appel au boycott. "Nous annonçons une grève du vote. Nous apellerons tout le monde à boycotter ces élections. Nous ne reconnaissons pas les résultats de ces élections", a ainsi déclaré Navalny dès qu'il a appris qu'il avait été recalé. Pourvu d'un seul petit succès électoral (second aux municipales de Moscou en 2013), Navalny peut quand même inquiéter les autorités. Cet homme aux origines modestes est en effet très populaire auprès des classes éduquées des grandes villes mais aussi auprès des jeunes et des étudiants, des catégories réputées pour leur apolitisme en Russie. Le 28 janvier dernier, il a réussi à mobiliser des manifestants dans une centaine de villes. L'objectif est simple : décrédibiliser la victoire annoncée de Vladimir Poutine, alors que le Kremlin fait tout pour mobiliser un maximum d'électeurs. Une faible participation pourrait en effet gâcher la fête dimanche en apportant un désaveu à l'ancien maire de Saint-Pétersbourg… tout en récompensant l'opiniâtreté d'Alexeï Navalny, sans doute autant dangereux à l'extérieur qu'au sein du scrutin.

Parce que l'opposition qui se présente est fragile

Les Russes qui ont commencé à voter vendredi dans les régions les plus isolées de Sibérie (11 fuseaux horaires oblige) ont déjà pu le constater : les candidats au mandat présidentiel ne pèsent pas grand chose face au représentant de Russie Unie, le parti de Poutine. "La concurrence n'est pas suffisante", observe Andreï Bouzine, co-président du mouvement spécialisé dans la défense des droits des électeurs Golos. Selon lui, "tout le spectre politique russe n'est pas représenté". De plus, les candidats donnent plus l'impression d'être en représentation, après avoir reçu leur ticket de participation de la part de l'administration présidentielle. L'opposition dite "systématique", parce que présente à chaque scrutin, va ainsi mettre en avant Pavel Groudinine pour le Parti communiste et l'increvable, Vladimir Jirinovski, 71 ans, pour le parti d'extrême-droite, le LDPR. En échange, ils recevront, docilement, le droit de siéger au Parlement.

A leurs côtés se présentent une poignée d'électrons libres, autorisés à concourir car jugés peu crédibles par le Kremlin, telle Ksenia Sobtchak. Cette ancienne animatrice télé et journaliste de 36 ans est la seule surprise de cette élection. Critique virulente envers le maître du Kremlin, elle est pourtant haïe par une majorité des Russes, qui, à 88% assurent qu'ils ne voteront certainement jamais pour elle. Selon les derniers sondages, elle pourrait obtenir 1,6% des suffrages. Quatre autres candidats sont crédités à moins de 1% d'intentions de vote. Et ce ne sont pas les médias russes qui risquent d'ouvrir la compétition : corsetés par l'Etat, ils travaillent en circuit fermé pour servir du Poutine au petit-déjeuner, au déjeuner et au dîner.

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Parce que le Kremlin va tout faire pour lutter contre les fraudes

Les élections législatives de 2007 et 2011 avaient été ternies par des fraudes massives, de quoi entacher les victoires successives du parti Russie Unie, que ce soit à l'intérieur de la Russie ou à l'international. Pour le scrutin présidentiel de 2018, le Kremlin veut, dans la mesure du possible, une élection sans soupçon. "Cette campagne électorale est différente des précédentes, d'abord parce qu'il est clair que tout en haut, la décision d'éviter les fraudes a été prise", confirme Andreï Bouzine.

Pas moins de 40.000 caméras de vidéo-surveillance vont être déployées dans les bureaux de vote, souligne-t-il. Un bémol cependant, cette mesure ne concernera que les gros bureaux. Presque 1.400 observateurs étrangers ont aussi été accrédités, a aussi avancé la commission électorale, afin qu'aucune critique ne vienne s'élever dès lundi contre le président fraîchement (ré)élu.