Comment la crise du Covid-19 a replongé le Japon dans l’enfer du suicide

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Japon 7:24
Au Japon, le suicide est un phénomène qui touche plus fortement les enfants et les adolescents que dans les autres pays. © Behrouz MEHRI / AFP
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Depuis plusieurs années, le Japon avait réussi à faire chuter le taux de suicides au sein de sa population. Mais avec la pandémie de Covid-19, les statistiques repartent à la hausse. À tel point que le gouvernement vient de mettre en place un nouveau portefeuille ministériel "de lutte contre la solitude et l'isolement".
ENQUÊTE

À peu près partout dans monde, la pandémie de Covid-19 accroît l'isolement. Confinements, couvre-feux, fermeture des bars ou des restaurants… le virus complique indéniablement notre vie sociale et peut conduire à un important repli sur soi. À tel point qu’au Japon, un "ministre de la solitude" vient d’être nommé pour tenter d’accompagner une population éprouvée par les confinements et endeuillée par une explosion très inquiétante du nombre de suicides. Le 12 février, Tetsushi Sakamoto, déjà membre du gouvernement, s'est vu confier une nouvelle attribution. Il a été nommé "ministre en charge de la politique de lutte contre la solitude et l'isolement".

Il n'a pas encore annoncé de mesures concrètes, mais son constat de départ est celui-ci : "Le lien social s'est terriblement distendu au Japon. Ça ne date pas d'hier, mais la pandémie a encore aggravé cela en restreignant beaucoup nos possibilités de socialiser."

60 suicides chaque jour en 2020

Ce ministère a vu le jour juste après la publication de statistiques alarmantes sur le suicide : en 2020, ce sont 20.919 Japonais qui ont mis fin à leurs jours. C'est 750 de plus qu'en 2019, soit environ 60 suicides chaque jour. Or, contrairement à une idée assez répandue à l’étranger, le Japon n'est pas le pays du monde où l'on se suicide le plus. Il l'a longtemps été mais, depuis 2010, le nombre de suicides diminuait d'année en année. En 2016, le Japon était à la 14e place des pays les plus endeuillés par le suicide, selon les chiffres de l’OMS. Mais l’apparition du virus a fait de nouveau s'envoler les statistiques. À tel point qu’au Japon, le suicide a tué six fois plus de gens que le coronavirus.

Lors de la première vague, il y a un an, les Japonais avaient plutôt tenu le choc. Mais quand la seconde vague a déferlé, à partir de l'été, beaucoup ont craqué. Certains mois, le pays a enregistré des hausses de 40% du nombre de suicidés par rapport à l'année précédente. Il y a également eu un "effet retard", phénomène qui s’était déjà produit au moment du tsunami de 2011. "Après la catastrophe de Fukushima, les Japonais avaient tenu le coup moralement, dans un premier temps. Mais six mois plus tard, le taux de suicide a commencé à s'envoler. Puis, pendant très longtemps, il s'est maintenu à un niveau extrêmement élevé. Ce phénomène inquiétant est en train de se reproduire'', rappelle auprès d’Europe 1 un responsable d'une association de prévention du suicide

Au Japon, le suicide touche plus particulièrement les jeunes

Parmi tous ces Japonais qui mettent fin à leurs jours, il y a énormément de jeunes. Et même parfois des enfants. Le nombre de suicides de mineurs a doublé par rapport à l'an dernier. Chaque semaine, une dizaine d'enfants ou d'adolescent mettent fin à leurs jours dans le pays. La pandémie a aggravé ce qui était une triste particularité du Japon : c'est le seul pays industrialisé où la première cause de mortalité des jeunes ne sont pas les accidents de la route mais le suicide.

Une étude sur la santé physique et mentale des enfants conduite par l'Unicef dans 38 pays a montré que si les petits Japonais sont les champions du monde en ce qui concerne la condition physique, beaucoup sont très mal dans leur peau. En termes de santé mentale, ils sont les avant-derniers de ce classement – seule la Nouvelle-Zélande fait pire.

" Je me suis muré dans le silence et dans mon stress. "

Ce mal-être a fait basculer beaucoup de jeunes dans la dépression, et certains ne cachent pas leurs idées suicidaires. ''J'étais tétanisé à l'idée d'attraper ce virus et dévasté de constater combien cette épidémie perturbait ma première année d'université", nous confie un étudiant de 19 ans, qui s’est installé à Tokyo en 2020 pour pouvoir aller à la fac. Il ne connaissait personne dans la capitale mais espérait se faire des amis à l'université. Le virus et les restrictions sanitaires en ont décidé autrement. "Je n'ai pas osé en parler à d'autres étudiants. Tout le monde a tant de soucis, en ce moment. J'avais peur que ça soit mal pris, que j'en rajoute en déballant mes états d'âme", explique-t-il.

"Je me suis muré dans le silence et dans mon stress. Je ne suis quasiment plus sorti de chez moi. De toute façon, je ne connaissais personne et, j'en étais convaincu, personne ne pouvait m'aider. J'ai arrêté de suivre les cours en ligne et j'ai fui en me réfugiant dans une réalité parallèle : celle des jeux vidéo. À longueur de journées et de nuits", poursuit ce jeune tokyoïte. "Mais une sorte de vertige a fini par me saisir. Ma vie – cette vie de solitude et d'angoisse – n'avait aucun sens : il valait mieux en finir. Je ne voyais pas d'autre issue tellement j'étais anéanti émotionnellement''. 

Le "Gongbang" : se filmer en train de réviser, un phénomène en hausse chez les étudiants

Conséquence des cours en distanciel : l’explosion du "Gongbang", une tendance venue de Corée du Sud mais qui s’est propagée en Chine, au Japon et même en Occident, aux Etats-Unis par exemple. Il s’agit étudiants qui se filment, chez eux, en live, en train de réviser. La plupart du temps il s’agit d’un simple plan fixe : on entend juste les pages tourner et ça dure des heures. Mais ces vidéos sont vues par des milliers d’autres étudiants qui disent se sentir moins seuls de cette manière, un peu comme s’ils étaient en bibliothèque.

Les femmes, également frappées de plein fouet

Hormis les jeunes, les femmes sont aussi particulièrement exposées au risque de suicide. L'an dernier, cinq fois plus de Japonaises que de Japonais ont mis fin à leurs jours. Notamment parce qu’avec la crise, ce sont surtout les femmes qui ont perdu leur emploi au Japon. Et dans ce pays qui sacralise le travail, voilà qui est souvent vécu comme perdre sa raison de vivre.

Deux millions d'emplois précaires ont été supprimés dans le pays depuis le début de l'épidémie, dans l'hôtellerie, la restauration, l'événementiel, etc. Des emplois qui étaient majoritairement occupés par des femmes. Or, ces petits boulots donnent rarement droit aux allocations de chômage quand on les perd, donc beaucoup se sont retrouvées sans ressources et désespérées. 

Avant même le début de l'épidémie, l’isolement était un problème récurrent dans l’archipel. Le Japon est le pays des ''hikikomoris'', ces gens atteints de phobie sociale au point de ne jamais sortir de chez eux, donc de ne voir personne. On en compte plus d'un million. Plus généralement, un Japonais sur sept vit seul, soit 18 millions de personnes, dont beaucoup de seniors. Et d'après les enquêtes, un senior isolé sur sept ne parle à quelqu'un qu'une fois tous les quinze jours.

Le travail de fourmi des associations

D’autant que la culture du "non-dit" complique la prise en charge des personnes en souffrance psychologique. ''Parler de soi est difficile au Japon. L'individu est toujours prié de s'effacer devant le collectif", explique un travailleur associatif. "En plus, dans ce pays, la dépression nerveuse est souvent associée à de la faiblesse. En fait, c'est le regard de la société sur la santé mentale qui devrait changer'.'

Il existe pourtant de nombreuses associations de prévention du suicide au Japon, qui réalisent notamment un travail de veille et d'intervention sur les réseaux sociaux. Car depuis le début de l'épidémie, on dénombre sur ces réseaux 4.000 messages postés chaque jour, et disant "Je voudrais mourir". Les associations traquent 24 heures sur 24 ces appels au secours sur les réseaux et y répondent immédiatement : elles entament un dialogue avec ces personnes suicidaires pour éviter qu'elles passent à l'acte.

En revanche, l'accompagnement psychologique avant la tentative de suicide, c’est-à-dire pendant une dépression, fonctionne moins bien. Des institutions très réputées prennent en charge les jeunes sur le point de basculer dans l'isolement ou dans les conduites addictives – les jeux vidéo par exemple. Mais ces hôpitaux sont si peu nombreux que les listes d'attente sont interminables.  Surtout, cet accompagnement psychologique coûte assez cher au Japon, y compris à l'hôpital, et la sécurité sociale rembourse rarement ce suivi qu'elle considère comme des "soins de confort". Cette seule expression en dit long sur les progrès qu'il reste à faire en termes de prise en charge de la santé mentale.

Europe 1
Par Bernard Delattre, édité par Romain David