Référendum sur l’avortement : l'Irlande se déchire

, modifié à
  • A
  • A
Les couleurs du camp "Yes", comme celles du "No", s'affichent en grand dans les rues de Dublin. © ARTUR WIDAK / AFP
Partagez sur :

Pro et anti-IVG multiplient les actions coup de poing depuis plusieurs semaines, alors que le pays doit se prononcer vendredi lors d’un référendum sur la libéralisation de l’avortement.

Le sujet est des plus tabous et pourtant il n’a jamais autant occupé l’espace public. En Irlande, la libéralisation de l’avortement est au coeur des débats, alors que le référendum sur l’abrogation du 8ème amendement de la Constitution se tient vendredi. Les Irlandais doivent se prononcer pour ou contre l’abrogation de cet amendement qui interdit l’avortement, sauf si la grossesse présente un danger pour la vie de la mère. Le viol, l’inceste ou encore la malformation du fœtus ne sont pas des raisons légales d’avorter. Toute personne qui avorte ou aide à l’avortement est aujourd’hui passible de quatorze ans de prison.

L’abrogation du 8ème amendement, soumise par référendum à la demande du gouvernement qui juge la loi trop restrictive, serait suivie de la légalisation de l’avortement sans condition jusqu’à douze semaines de grossesse, et jusqu’à 24 semaines pour raisons de santé. Tous les récents sondages donnent le oui en tête, avec de 56 à 58%, mais les quelque 14 à 17% d'indécis peuvent encore changer la donne. Ainsi, les militants "pro-vie" (du camp du "No") et les "pro-choix" (du camp du "Yes") s’activent dans la rue comme sur les réseaux sociaux pour mobiliser l’électorat… Donnant lieu à une véritable guerre de communication.  

La campagne choc des anti-IVG

Porte-à-porte, manifestations, affiches choc… Tous les moyens sont bons pour mobiliser. Dans le camp du "No", les militants dénoncent un "avortement à la carte" si le oui l’emporte vendredi, selon les mots de Cora Sherlock, porte-parole de Pro Life Campaign. Avec ce mouvement, Save the 8th et Love Both sont à l’avant-poste de la mobilisation. Dans un reportage de franceinfo, des militants de Love Both parés de tracts quadrillent un quartier de Galway, dans l’ouest du pays, pour faire du porte-à-porte. "Vous voyez, c'est à ça que ressemble un bébé à douze semaines", lance une des militantes à une habitante avec une petite figurine de bébé en plastique, représentant un fœtus les yeux fermés et les membres recroquevillés.

Des affiches choc. Selon un responsable de la campagne, 3.000 personnes anti-avortement militent activement dans le pays. Dans les rues de Galway comme de Dublin, des affiches géantes de fœtus et d’échographies ont été placardées en nombre en faveur du "No". Comme sur celle ci-dessous, où on peut voir l’image d’un fœtus de 11 semaines accompagnée de la légende : "11 semaines. C’est un des nôtres. Votez Non". Le slogan fait référence à la limite de 12 semaines pour avorter en cas de victoire du oui au référendum, et ainsi démontrer qu’un fœtus ressemble déjà un nourrisson à 11 semaines.

affiche

©ARTUR WIDAK / AFP

Le ton est monté dernièrement après l’emploi d’images de personnes trisomiques sur des affiches du camp du "No", dénoncées par le Premier ministre comme une tentative selon lui de "salir le débat et créer la confusion". Des militants ont voulu suggérer via ces affiches que la victoire du oui allait conduire à de nombreux avortements en cas de diagnostic prénatal de trisomie. Or, selon la télévision publique RTE, Leo Varadkar a affirmé que "dans la législation que nous avons proposée, l'avortement pour raison de handicap serait interdite". L’association Love Both a aussi mis en ligne mi-mai une vidéo présentant un jeune garçon trisomique appelant à "protéger le 8ème amendement". "Je m'appelle Conor, je suis de Drogheda, j'aime ma vie", dit-il sur cette vidéo, dans laquelle il demande aux Irlandais de "sauver les enfants trisomiques".

Une rhétorique travaillée. La rhétorique des militants anti-IVG est parfaitement millimétrée : tous parlent de "bébé à naître" et rarement de "fœtus", de manière à humaniser le fœtus. Les militants pro-life ont presque tous suivi une formation de media-training, "car certains peuvent dire des bêtises", concède une responsable à franceinfo. Comme le révélait l’Irish Times en janvier dernier, un groupe de campagne anti-IVG a même embauché l’agence de communication Kanto, dont le fondateur est le directeur de la campagne numérique des pro-Brexit au Royaume-Uni.

Le camp du "No" bénéficie par ailleurs de soutiens extérieurs, comme des professionnels de santé et certains groupes religieux. Dans ce pays majoritairement catholique (80% des cinq millions d’habitants de l’Irlande se déclarent catholiques), les fidèles de l’Église et d’organisations catholiques font campagne dans les hôpitaux ou les écoles. Si certains prêtres ont pris position publiquement ou font lire des messages engagés lors de messes, l’Église d’Irlande s’est toutefois montrée discrète pendant la campagne, de manière à ne pas porter préjudice aux militants laïcs sur un sujet aussi politique.

Les "pro-choix" contre-attaquent

Face à un mouvement pro-vie puissant, soutenu par l’Église et une nébuleuse de mouvements ultraconservateurs, les "pro-choix" comme ils s'appellent ne sont pas restés de marbre. Pour un sticker "Permis de tuer" collé par un anti-IVG sur un réverbère, un autre "Arrêtez de contrôler mon corps !" est placardé dans la foulée par un pro-IVG, rapporte Le Monde.

Comme les partisans du "No", les pro-avortements militent à coup de manifestations, de porte-à-porte, et de hashtag. La figure du mouvement a pris le visage d’Amanda Mellet, une Irlandaise contrainte de se rendre, comme beaucoup d’autres, au Royaume-Uni voisin pour avorter d’un fœtus présentant une malformation mortelle. S'estimant victime de la législation irlandaise, elle avait saisi la Commission des droits de l'Homme des Nations unies, qui lui a donné raison. Dublin a fini par lui accorder un dédommagement de 30.000 euros.

autre

©ARTUR WIDAK / AFP

Le Royaume-Uni comme solution. Comme elle, quelque 3.200 femmes ont dû se rendre au Royaume-Uni pour avorter en 2016, selon les chiffres du Planning familial irlandais. Mais cette démarche a un coût, entre le billet d’avion et la procédure médicale. À défaut, les Irlandaises commandent illégalement sur Internet des pilules abortives. Trois Irlandaises achèteraient chaque jour ces pilules, selon les associations. D’autres femmes, plus précaires ou isolées, ont recours à des méthodes plus sommaires voire dangereuses. "Certaines prennent des trucs pas possibles, des cocktails de je-ne-sais-quoi, de l'eau de Javel. Elles se mettent des choses dans le vagin", confie une médecin d’un planning familial irlandais à franceinfo. D’après l’association pro-IVG MayoTogether4Yes, 269 femmes ont quitté le comté de Mayo entre 2012 et 2016 pour aller avorter au Royaume-Uni : un chiffre illustré dans un tweet par des paires de chaussures abandonnées sur la chaussée, comme pour dire l’abandon de ces femmes par leur propre pays.

Car sur les réseaux sociaux aussi, la campagne fait rage. #Together4Yes ("ensemble pour le oui"), #Repealthe8th ("abrogez le 8ème")… ainsi que #hometovote : avec ce dernier hashtag, le camp du oui a appelé les Irlandais de l’étranger à rentrer au pays pour participer au référendum. Comme le rapporte The Guardian, des centaines d’étudiants vivant à l’étranger feront le voyage pour glisser leur bulletin vendredi, et des associations financent même leur voyage. Le mouvement du "Yes" est allé jusqu’à produire une infographie pour rappeler les règles à respecter lors du référendum vendredi, et ainsi éviter tout faux pas qui compromettrait le suffrage.

Un vêtement militant. De manière plus étonnante, la campagne se joue aussi sur le prêt-à-porter. Une boutique éphémère "Together for the Yes", récemment ouverte dans le centre de Dublin, a attiré beaucoup de jeunes, d’après l’AFP. Elle vend affiches, badges et autres t-shirts à l’effigie du "Yes". Mais le vêtement emblématique des pro-avortements depuis le début de la campagne reste un sweat-shirt noir, estampillé du mot "REPEAL" ("ABROGATION"). Ce vêtement, remarqué par Le Monde Magazine, a été lancé en 2016 par une créatrice irlandaise, engagée dans la campagne. L’argent de la vente de ces sweats sert entièrement à financer le mouvement. "Plus de 120 sweats en moyenne s’écoulent chaque jour en ligne", assure Anna Cosgrave au Monde. Et des ruptures de stock sont régulièrement signalées, jure-t-elle. Si les Irlandais n’hésitent pas à poser avec ce sweat engagé sur Instagram, des députés l’ont également arboré au sein de l’hémicycle.

- @parents_togetherforyes Orlaith Donlon ✊ “My daughter. The only one of my children who doesn't have full bodily autonomy. As hard as it is, her life, my life and the lives of all living, breathing woman are more important than the rights of a fetus. My right, her right, to access care, should not be dependent on whether we are pregnant. We are not mere incubators. We all deserve much much better than this. Ireland has carried the shame of this amendment for too long. It's time for change. Repeal the eight” . Parents in Ireland have a unique perspective on matters of choice in pregnancy and childbirth, many of us having experienced the realities of going through it while living in a country that limits many of the normal healthcare options that a pregnant woman in other European countries would take for granted. People should become parents by choice, and not because they have no other option. We exist to campaign for the repeal of the 8th amendment to the Irish Constitution, which limits choices and bodily autonomy in pregnancy and childbirth, as well as criminalising abortion. - http://parentsforchoice.ie/faq/

Une publication partagée par Repeal Project (@repealproject) le

Cette lutte tous terrains pour le "Yes" ou le "No" montre que les Irlandais, qu’ils votent pour ou contre, vont se mobiliser en masse dans les urnes vendredi, pour un référendum dont l’issue s’annonce quoi qu'il arrive historique.