Veolia/Suez: l’État est un actionnaire comme les autres qui n’a plus son mot à dire

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L'édito politique est une chronique de l'émission Europe Matin - 7h-9h
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Chaque matin, Nicolas Beytout analyse l'actualité politique et nous livre son opinion. Ce mercredi, il revient sur la revente des parts d'Engie dans Suez à Veolia malgré les pressions de l'État qui a tout fait pour éviter l'opération.

La bataille de l’eau est terminée. Engie a décidé de vendre à Veolia sa participation dans Suez. Cela rend possible la naissance d’un champion français à l’international, mais c’est aussi une date dans l’histoire du capitalisme à la française.
Oui, il y aura un avant et un après Suez. C’est une bataille qui a été rondement menée. Un mois, intense, au cours duquel Suez (que Engie voulait vendre) a tout fait pour échapper à Veolia, son concurrent de toujours. Un mois au cours duquel l’Etat, qui est le premier actionnaire d’Engie, a tout tenté pour peser sur l’opération. Jusqu’à menacer de bloquer la manœuvre, en vain…

Engie est passé outre la volonté de son principal actionnaire, l’État.

C’est une chose assez incroyable et, à première vue, un camouflet pour l’État actionnaire et pour Bruno Le Maire. En réalité, le ministre des Finances ne doit pas être si chagrin que ça. Certes, il a été mis en minorité, mais en tant que politique, il a pu mettre en avant la défense de l’Emploi, il a exigé une solution française et il peut se vanter d’avoir tout donné pour défendre le point de vue de Suez, celui qui était dans la position du gibier (défendre le faible pour un politique, c’est toujours payant). En même temps, en tant que représentant de l’État actionnaire, il peut se frotter les mains en contemplant le joli chèque de 3,4 milliards d’euros que son entreprise Engie va encaisser.

Le fait est que l’État a été battu au conseil d’administration d’Engie. C’est une première !

C’est vrai. Mais rappelons-nous ce qui s’est passé il y a quelques mois seulement, lorsque Bruno Le Maire avait en dernière extrémité fait capoter le projet d’alliance entre Renault et Fiat. Il avait, au nom de l’État, le même pouvoir sur Renault qu’aujourd’hui sur Engie. Et cette fois-là, il s’était fait entendre. Non, je pense que dans l’affaire Engie-Veolia-Suez l’intérêt politique de l’État actionnaire s’est incliné face à l’intérêt de l’entreprise. Ça fait des dizaines d’années que l’État, dans toutes les entreprises dont il est actionnaire, hésite sur son rôle, sur son vrai pouvoir de direction de la boîte. Doit-il agir en fonction des exigences de l’entreprise, ou doit-il mettre en avant ses priorités politiques ? Doit-il par exemple défendre la rentabilité ou bien le social, la nationalité ou bien l’ouverture au monde ?

L’affaire Suez est donc un tournant ?

Oui, et tout le monde va rapidement phosphorer sur un changement de doctrine. C’est très concret : l’État actionnaire, c’est des centaines de milliers d’emplois en France. Déjà, l’État est à peu près impuissant face à une logique d’entreprise privée du type Bridgestone où il a été humilié. Et voir l’État actionnaire s’aligner, bon gré mal gré, sur un comportement de capitaliste lambda, responsable non pas de sa propre ligne politique mais de l’intérêt particulier de l’entreprise, c’est une nouvelle époque. Ça obligera évidemment à en rabattre sur le rôle idéalisé d’un État-stratège et à réviser tous les fantasmes sur un nouveau capitalisme issu de l’après-Covid.