Quand Facebook se pique de rendre la justice

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L'édito politique est une chronique de l'émission Europe Matin - 7h-9h
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Chaque matin, Nicolas Beytout analyse l'actualité politique et nous livre son opinion. Ce jeudi, il revient sur la confirmation de l'éviction de Donald Trump du réseau social Facebook. Selon lui, le géant américain se prend désormais pour une Cour de Justice.

Facebook a tranché : Donald Trump restera pour longtemps encore privé de ses comptes sur le réseau social.

C’est ce qu’a décidé le Conseil de Surveillance de Facebook. C’est en fait une parodie de Cour de justice qui a été mise en place il y a ans ans par Mark Zuckerberg, le fondateur du réseau social géant, pour trancher les litiges opposant l’entreprise à ses utilisateurs.

Facebook et sa filiale Instagram avaient supprimé les comptes après l’occupation du Capitole par ses partisans. Et Twitter avait suivi.

Tout ça au motif que l’ex-Président des États-Unis avait attisé la violence des manifestants. Ce qui est absolument incontestable. Bon, seule correction apportée par le Conseil de surveillance : la suspension ne peut pas être définitive, ce ne serait pas "approprié". C’est joliment dit, n’est-ce pas : ce n’est pas "approprié". Vous connaissez la fameuse expression, un peu galvaudée : "J’ai confiance dans la justice de mon pays". Nicolas Beytout, lui, n’a pas confiance dans la justice supra-nationale de Facebook.

On parle de Cour de justice et de rendre justice ?

Ce n’est pas Nicolas Beytout qui le dit, mais Mark Zuckerberg lui-même. En annonçant la création de ce machin composé d’une quarantaine de juristes venus d’un peu partout dans le monde, le patron de Facebook avait salué une nouvelle Cour suprême, du nom du tribunal le plus haut placé dans la hiérarchie judiciaire américaine. Waouh, comme on dit là-bas. Quelle responsabilité ! Et surtout, quel pouvoir pour cette instance dont les décisions sont définitives et ne peuvent pas être contestées en appel. Voilà donc des entreprises, les Gafa, surpuissantes économiquement et régulièrement accusées (à juste titre) d’écraser la concurrence, des géants qui projettent de créer leur propre monnaie, qui s’arrogent le pouvoir absolu de contrôler votre parole ou de vous priver de la liberté d’expression sur leurs réseaux, et qui maintenant commencent à se rendre justice. C’est glaçant.

Sauf que, dans cet épisode du Capitole, les excès de Donald Trump sont patents.

Bien sûr, le personnage jouait un jeu dangereux, toxique même. Mais il y a une justice (une vraie) pour cela. Il y a une Cour suprême, une vraie. La justice est un pilier des démocraties, et ce ne sont pas quelques dizaines de personnes, choisies on ne sait comment (aussi qualifiées et compétentes soient-elles) qui peuvent prétendre dire le droit et faire taire qui que ce soit. Ce qui vient de se produire aux Etats-Unis, cette façon de singer la justice, peut ne pas sembler très grave. Après tout, c’est vrai que Trump a été battu à la régulière, qu’il remâche sa vengeance et qu’une période de jeûne médiatique fait sûrement du bien à tout le monde. Mais que se passera-t-il le jour où les règles de Facebook ou d’Instagram changeront ? Qui désignera celui qui a le droit ou pas d’exprimer ses opinions ? Si c’est l’entreprise, et elle seule, en fonction de ses intérêts du moment, et sous le contrôle d’une Cour suprême usurpée, alors il faut s’inquiéter.