Sans Carlos Ghosn, Renault doit-il craindre Nissan ?

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Renault domine actuellement Nissan au sein de l'Alliance mais cela ne reflète pas le rapport de force économique.
Renault domine actuellement Nissan au sein de l'Alliance mais cela ne reflète pas le rapport de force économique. © AFP / Montage Europe 1
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Arrêté pour des soupçons de malversations, Carlos Ghosn était le ciment de l’alliance entre Renault et Nissan. Sans lui, les Français pourraient avoir du mal à contenir la frustration de leurs partenaires nippons.
ON DÉCRYPTE

Carlos Ghosn va-t-il entraîner son empire dans sa chute ? Trois jours après l’arrestation à Tokyo, pour des soupçons de malversations, du patron de l’alliance Renault-Nissan, la question se pose. Brutalement lâché par le constructeur japonais, qui devrait le démettre officiellement de ses fonctions jeudi, et écarté temporairement de son poste de PDG de Renault, le dirigeant déchu était le créateur et le ciment de ce "supergroupe" automobile. Sans Carlos Ghosn, les premières tensions se font jour entre Français et Japonais. Et en cas de lutte fratricide, le Losange ne serait pas forcément en position de force.

Ghosn, super-président d’un "supergroupe". Si l’Alliance est aujourd’hui en danger, c’est purement et simplement parce que l’arrestation de Carlos Ghosn a levé de nombreux verrous. PDG de Renault, président des conseils d’administration de Nissan et Mitsubishi : le dirigeant franco-libano-brésilien était omniprésent au sein du groupe. Une position de toute puissance assez logique puisque c’est lui qui a forgé l’alliance entre les deux constructeurs sur 20 ans (puis trois à partir de 2016). Seul capable de s’adapter aux différentes cultures d’entreprise, "Carlos Ghosn était la clé de voûte de cette alliance absolument atypique dans le monde de l’industrie automobile", juge pour Europe 1 Flavien Neuvy, directeur de l’Observatoire Cetelem de l’automobile.

Respecté, voire vénéré, au Japon pour avoir enclenché le redressement spectaculaire de Nissan, Carlos Ghosn n’en était pas moins contesté au sein du constructeur japonais. "Depuis plusieurs années, les Japonais trouvent que cette alliance n’est pas très équilibrée. Renault possède 43% du capital de Nissan alors qu’en contrepartie, Nissan n’a acquis que 15% du capital de Renault sans droit de vote", rappelle Flavien Neuvy. "En 2015, l’État français (actionnaire majoritaire de Renault, ndlr) avait augmenté sa part au sein de Renault sans prévenir les Japonais qui avaient été très vexés."

Nissan a renversé le rapport de force. Au-delà des considérations juridiques, le fait que l’Alliance soit dirigée par le patron de Renault suscitait une certaine frustration sur l’archipel nippon. En effet, la domination française apparaissait de moins en moins légitime sur le plan purement économique. "Les Japonais considèrent qu’aujourd’hui, l’alliance n’est pas très équilibrée parce que Nissan vend plus de voitures que Renault", résume Flavien Neuvy. En 2017, alors que Nissan a écoulé 5,8 millions de véhicules dans le monde, Renault en a vendu un peu plus de 3,7 millions (et un million pour Mitsubishi). Par ailleurs, depuis 2010 - exception faite de 2016 - Nissan représente chaque année plus de la moitié des bénéfices de l’Alliance.

" Si l’alliance venait à être fragilisée, cela affaiblirait surtout Renault "

L’équilibre franco-japonais, déjà fragile sous l’égide Carlos Ghosn, semble désormais en passe de se fissurer sérieusement. Lundi, lors de sa conférence de presse, le PDG de Nissan Hiroto Saikawa a d’ores et déjà annoncé sa volonté de revoir la gouvernance de l’entreprise en nommant des administrateurs indépendants. Une façon de court-circuiter, en le mettant devant le fait accompli, son partenaire français qui détient pourtant une majeure partie des sièges au conseil d’administration. Cette décision réduirait en effet considérablement l'influence de Renault au sein des organes décisionnels de Nissan. "Si demain, l’Alliance venait à être fragilisée, cela affaiblirait surtout Renault puisqu’il a une taille beaucoup plus petite", prévient Flavien Neuvy.

Une alliance complexe et efficiente. Reste que, dans l’immédiat, Renault et Nissan n’ont aucun intérêt à briser leur alliance. Avec Mitsubishi, ils forment le premier constructeur automobile mondial, avec 10,6 millions d'automobiles et utilitaires légers vendus. Si l’alliance est arrivée au sommet, c’est notamment grâce aux économies d’échelles réalisées et aux synergies mises en place sur le plan industriel et technologique. Ainsi, près d’un tiers des véhicules vendus par Renault et Nissan partagent 70% de leur valeur (c’est le cas notamment des Renault Mégane et Talisman ainsi que du Nissan Qashqai). Concrètement, ces véhicules partagent des composants (de la carrosserie à la motorisation) et sont parfois assemblés sur des plateformes communes.

Détricoter l’alliance serait donc éminemment compliqué et coûterait très cher. D’autant plus que de vastes pans d’investissements communs ont été lancés pour les années à venir, notamment sur l’électrique. Toutes les parties préfèrent donc temporiser. Le groupe Renault a indiqué mardi qu’il sera "particulièrement vigilant à poursuivre la consolidation de l'Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi". Des propos qui font écho à ceux du PDG de Nissan. "L'alliance entre les trois entités", Renault, Nissan et Mitsubishi Motors, "ne sera pas affectée par cet événement", avait assuré Hiroto Saikawa, dans la foulée de l’arrestation de Carlos Ghosn. Enfin, le ministre de l’Économie Bruno Le Maire et son homologue japonais Hiroshige Sato ont réaffirmé "l'important soutien des gouvernements français et japonais à l'alliance entre Renault et Nissan".