Renaud Capuçon : "Je peux difficilement dormir avec le violon qui n’est pas dans la pièce"

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Bientôt statufié au musée Grévin, le violoniste a raconté sa vie disciplinée et tournée vers le violon depuis l'enfance. Il possède d'ailleurs un instrument rare qu'il ne quitte quasi jamais.
INTERVIEW

A 43 ans, il est peut-être l'un ou même le violoniste le plus connu de France, ce qui va lui valoir d'entrer sous peu au musée Grévin. Renaud Capuçon a donné rendez-vous à Frédéric Taddéï à la librairie Lamartine, rue de la Pompe, dans le 16e arrondissement de Paris pour l’émission En balade avec.

La boutique très proche de chez lui est sa "librairie préférée". Il se dirige directement vers le coin musique. "Je commence toujours par là", précise le violoniste. "La littérature vous emmène vers la géographie, l’histoire, vous fait voyager. Ça fait ricochet sur autre chose." Le Savoyard, natif de Chambéry, est récemment allé vers le cinéma, puisqu’il vient de sortir un album de musiques de films aussi diverses que Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, Le Mépris ou encore Twilight.

A quelques pas de la librairie, il fait découvrir la fondation Singer-Polignac, avenue Georges Mandel. L'hôtel particulier est un haut lieu de mécénat et d'hébergement de centaines de musiciens en résidence. "On se sent tout petit ou la continuité de cette grande famille de musiciens", décrit Renaud Capuçon qui se sent ici "en sécurité". Le lieu est l'occasion d'évoquer les salles du monde entier, visitées pour ses concerts. "Ma préférée, c’est le Musikverein de Vienne. Il y a quelque chose de magique. Il y en a beaucoup d’autres : le Suntory Hall de Tokyo est incroyable. La Philharmonie de Paris a une des plus belles acoustiques du monde maintenant. Ce sont des lieux habités (...) Ici, on se sent dans un autre siècle, on fait un voyage dans le temps."

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Si l’interprète est lui-même ému, alors l’émotion ne passe pas

"Presque écrasé". Le musicien a aussi joué pour le centenaire de la Première guerre mondiale. Du Ravel. C'était sous l'Arc de Triomphe, entouré de 80 chefs d’États, en novembre dernier. "Ça ne ressemble à aucun moment de musique de ma vie. Sous cet arc de Triomphe, physiquement, on est presque écrasé. Endosser cette responsabilité de rendre hommage à tous ses morts aux champs de bataille (...), ce n’était pas un trac personnel mais un trac historique. Quelque chose de très spécial", dit-il. Se remémorer le moment permet de parler d'interprétation. "Si l’interprète est lui-même ému, alors l’émotion ne passe pas. C’est comme si des acteurs se faisaient rire sur scène. Le public ne comprendrait pas, il se sentirait exclu. C’est un vrai exercice parce que parfois la musique peut nous bouleverser. En tant qu’interprète, il faut être le vecteur de cette émotion", explique-t-il.

Abandon d'un costume. La balade se poursuit en direction de Carette, place du Trocadéro. "Ils ont le meilleur opéra que je connaisse", glisse le violoniste qui porte une caquette de baseball. Parce qu'il l'aime, pas pour passer inaperçu. "L’avantage du classique, c’est que personne ne me reconnaît jamais." Question garde-robe, il a dû abandonner l'un de ces costumes pour habiller sa future statue de cire du musée Grévin. "Quand Stéphane Bern m’a appelé, j’ai cru à une blague. Il est dans le comité. Ça ne va pas changer grand-chose à ma vie, mais c’est honorifique et très sympathique", lance le musicien avant que n'arrive son ami Dominique Buzet, directeur de plusieurs théâtres, avec qui il a créé le festival de Pâques d’Aix-en-Provence.

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Vous avez des grands interprètes qui se couchent à 5h du matin, qui boivent beaucoup, qui font la fête tout le temps.

Ultra discipliné. Renaud Capuçon poursuit les confidences : il commence le violon à 4 ans. "A 8 ans, j’ai voulu être violoniste. J’ai eu cette chance d’avoir les moyens de mes ambitions." Il avait aussi un atout pour lui : celui d'être naturellement discipliné. Son appétit de musique a fait qu'il s'imposait de lui-même des heures de pratique. "C’était une évidence que le dimanche, je travaillais mon violon quatre heures ou cinq heures. Quand j’avais fini, j’allais jouer au foot avec mes copains dans le square."

Des années dans une bulle. Aujourd'hui encore, il tente de maîtriser tous les facteurs de stress prévisibles. "Je ne pars pas au dernier moment, tout est méga programmé. A partir du moment où je monte le taxi, c’est comme une préparation du concert. Il y a toujours des imprévus. Ce qui me pèse le plus parfois, c’est la solitude. Je ne pars jamais plus de dix jours. J’ai plusieurs règles comme ça. J’ai besoin de passer par la case maison. (...) Vous avez des grands interprètes qui se couchent à 5h du matin, qui boivent beaucoup, qui font la fête tout le temps. Moi, j’ai besoin de cet équilibre pour arriver à être bon. Si je ne dors pas et que je bois, je serai juste mauvais", assure-t-il. Sa femme, Laurence Ferrari lui a dit au début de leur relation qu'il vivait dans une bulle. Il ne dit pas le contraire : "Entre 15 et 25-26 ans, j'étais vraiment dans une bulle à n’écouter que de la musique, à n’être que dans le violon, ce qui m’a permis de gagner beaucoup de temps. D'apprendre beaucoup de répertoire. Je n’ai pas de regrets", estime le musicien qui reconnaît qu'il était un peu" monomaniaque de l’instrument", alors "moins ouvert sur les autres".

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Un luthier est le psychanalyste du violoniste

1737. La balade se termine au numéro 60 de la rue de Rome, dans le 8e. C'est l'Atelier de lutherie Pierre Barthel, que Renaud Capuçon connaît depuis 23 ans. C'est ici qu'il amène son trésor, un Guarnerius de 1737. "Je peux difficilement dormir avec le violon qui n’est pas dans la pièce. C’est uniquement à la maison, parce que ma femme a tellement insisté pour qu’il dorme dans la pièce d’à côté. Mais c’est le seul endroit. Dans les chambres d’hôtel, il est toujours à côté du lit." L'instrument lui a été prêté pendant quinze ans. Il l’a acheté il y a deux ans et continue de le payer. "Chaque instrument est différent, chaque musicien va marquer l’instrument par son jeu", explique le luthier.

Détox. Quand survient un problème de son, il y aurait deux explications d'après le musicien : Il peut "y a avoir un problème technique avec l’instrument, dans ce cas, il y a une réponse pragmatique. Mais la plupart du temps, ce sont les problèmes psychologiques du violoniste. Donc un luthier est le psychanalyste du violoniste, un soutien aussi, qui le rassure", explique le violoniste qui se dit toujours en proie au doute. Lui qui parle toujours d'une année sabbatique n'a pour l'instant réussi à s'éloigner de sa merveille que deux ou trois semaines pour une "détox".

 

 

Europe 1
Par Aurélie Dupuy