Comment Lucien Ginsburg est devenu Serge Gainsbourg

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Dans un numéro de "Historiquement vôtre" consacré aux poètes disparus, Stéphane Bern fait le récit de la vie de l'auteur, compositeur et interprète Serge Gainsbourg. L'artiste, qui a marqué l'histoire de la chanson française autant par les chansons qu'il a chanté que par celles qu'il a écrites à d'autres, est décédé le 2 mars 1991, il y a tout juste 30 ans.

Dans le cadre de la journée spéciale que consacre Europe 1 à Serge Gainsbourg pour les 30 ans de sa mort, Stéphane Bern fait dans Historiquement vôtre le récit de la trajectoire de Lucien Ginsburg, un étudiant aux Beaux-Arts de Paris qui deviendra l'auteur, compositeur et interprète Serge Gainsbourg, l'un des artistes majeurs de la chanson française du 20e siècle. Un récit à écouter sur l'antenne d'Europe 1 mardi, à partir de 16h.

On a tous en tête une de ses chansons, un refrain, ou une image. Il a chanté L'eau à la Bouche, Bonnie and Clyde, La Javanaise ou La chanson de Prévert. Ses textes étaient des vers tantôt provocants, tantôt émouvants, souvent les deux, à l'image de leur auteur. Voici le destin d'un poète majeur, qui nous a quittés il y a 30 ans, Serge Gainsbourg. 

Des débuts dans les cabarets de transformistes

Remontons dans la France des années 1950, direction le quartier parisien de Pigalle. Serge Gainsbourg s'appelle encore Lucien Ginsburg. Il déambule sur la place Pigalle, une guitare sur le dos et un carton à dessin sous le bras. L'étudiant des Beaux-Arts, qui se destine à devenir peintre, se fait un peu d'argent le soir, en jouant quelques notes dans les cabarets du coin. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que Lucien ne s'y sent pas comme un poisson dans l’eau !

Chez "Madame Arthur", un cabaret burlesque réputé pour ses numéros de transformisme, le petit bourgeois timide fait tâche dans le décor et l'ambiance délurés. Son style de jeune homme de bonne famille, qui n'a encore jamais porté de "blue-jeans", offre un contraste amusant avec les danseurs travestis qui l'entourent.

L'ambition de devenir un grand peintre

Lucien travaille la musique depuis son enfance : une heure de piano par jour, aux côtés d'un père qui l'a bercé aux notes des plus grands virtuoses. Dans le gramophone de l'appartement familial, son père Joseph Ginsburg fait tourner les disques de Stravinsky, Debussy ou Chopin. Mais, pour le moment, la vraie passion de Lucien, sa seule ambition, c'est la peinture, un art majeur qui dépasse de loin les plus belles partitions. Il méprise la musique populaire, qu'il considère comme un art mineur.

Alors avec quelques billets en poche, l'étudiant se paie donc pinceaux, crayons et couleurs et s'enferme dans son petit atelier mansardé, tout près de l'avenue Foch. Là, noyé dans les volutes blanches de ses cigarettes, il crayonne, corrige, peint…

Mais bientôt, Lucien écrit, aussi. Dans son petit carnet, il écrit des textes de chansons pour les interprètes populaires, histoire d’encaisser quelques droits d'auteur en déposant ses œuvres. 

En fait, Ginsburg manie les mots aussi bien que le pinceau. Et, les années passant, les espoirs de gagner sa vie grâce à ses toiles s'amenuisent. Mais l'idée de devenir chanteur fait son chemin. Lucien a le déclic en écoutant un poète célèbre de l'époque. Un soir de 1954, alors qu'il est embauché comme pianiste-guitariste au Milord l’Arsouille, un cabaret coté de la rive droite, Ginsburg est subjugué par la prestation de Boris Vian, ses textes, sa présence hallucinante. Et par son cynisme, aussi.

Ce qui était un simple gagne-pain devient une vocation. Cet art mineur de la musique, il en fera quelque chose. De rage de ne pas percer dans la peinture, Lucien Ginsburg brûle ses toiles, et se meut en Serge Gainsbourg.

Des chansons pour les autres, au féminin

L'artiste se met alors à chanter un personnage bien connu des Parisiens pressés : le poinçonneur de la RATP. Mais, sur la scène du Milord l'Arsouille, Serge Gainsbourg est tétanisé par le trac. Il n'adresse pas un regard au public. Le public s'amuse de ce gringalet triste, de son nez cyranien et de ses immenses oreilles décollées. Serge ne trouve qu'un seul remède au trac, l'alcool. Pour autant, l'ivresse ne suffit jamais à évacuer cette peur viscérale de la scène, il faut toujours une dose de plus

Alors cette scène, Serge Gainsbourg l'abandonne un temps. Mais le petit carnet est toujours à portée de main. Il le griffonne à coups de rimes, de jeux de mots précis et d'onomatopées. Avec son écriture sans ponctuation, il livre des textes aux grands noms de la chanson française. À commencer par la muse du tout Saint-Germain-des-Prés, celle que tout le monde s'arrache, Juliette Gréco. En 1963, il lui écrit La Javanaise.

Les premiers succès du poète désinhibé arrivent, avec des chansons écrites pour d'autres : Serge Gainsbourg écrit pour les femmes, pour Françoise Hardy, pour France Gall. Mais il en est une autre à qui l'artiste voudrait écrire des chansons. C'est la blonde la plus célèbre du monde. Ses initiales ? BB.

Déterminé à la séduire, Serge décroche son téléphone pour appeler Brigitte Bardot. Ce jour-là, la belle et la bête s'enivrent à coups de verres de champagne devant le piano. C'est le début d'une passion de 86 jours. Une nuit, elle lui demande d'écrire la plus belle des chansons d’amour. Aux premiers rayons du soleil, son vœu est exaucé par les quatre scandaleuses minutes de râles amoureux de Je t'aime, moi non plus.

Jusqu'à 50 Gitanes par jour

Un matin des années 1970, alors que Serge Gainsbourg enfile son iconique parie de Repetto blanches pour filer en studio, il est pris d'un malaise. Son cœur appelle à l'aide. Mais en attendant les secours, l'homme à tête de chou ne perd pas le sens des priorités. Il a beau suffoquer, Serge Gainsbourg n'oublie pas de fourrer plusieurs paquets de cigarettes dans son attaché-case.

Que ferait-il sans ses fidèles brunes ? La Gitane est sa meilleure amie. Il en consume au minimum 20 par jour. Les jours gris, c'est plutôt 50. Pendant sa convalescence à l'hôpital, l'artiste trompe l'ennui en convoquant les journalistes à son chevet. Il persiste : il se soignera un cocktail à la main, une cigarette dans l'autre. 

Ses excès font des ravages, et pas seulement sur sa carcasse abîmée. Serge Gainsbourg l'aimait depuis douze ans, mais Jane Birkin le quitte. Elle part du 5 bis de la rue Verneuil pour ne plus jamais y remettre les pieds. La peur inspirée par le sombre Gainsbarre a pris le dessus sur l'amour qu’elle portait à Serge. D'autant que ce double éthylique prend de plus en plus de place.

Serge Gainsbourg l'avoue, il a mis un masque qui lui colle si fort à la peau qu'il n'arrive plus à le retirer : celui du poète maudit. Jan Birkin partie, il lui écrit parmi ses plus belles chansons : Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauveLes dessous chics... Il lui offrira des chansons jusqu'à sa mort.

La décennie 1980 est celle de tous les excès, mais aussi de toutes les provocations. Gainsbourg s'exhibe à la télévision en homme négligé, avec sa barbe grisonnante de trois nuits et son air jamais vraiment sobre. C'est que le Pastis 51 coule à flots tous les soirs et plonge Gainsbarre dans des mondes parallèles.

Les policiers du quartier sont devenus de bons copains. Ils ramènent souvent le noctambule éméché à domicile. La rumeur dit même qu'un brigadier a un double de son trousseau de clés. En fait, depuis sa version scandaleuse de La Marseillaise en reggae, Serge est habité par la mélancolie. Il se vit comme un artiste incompris.

Mais Serge Gainsbourg retrouve toujours sa plume et son piano, ce Steinway sur lequel un portrait de Frédéric Chopin côtoie une photo de Sid Vicious, le scandaleux bassiste des Sex Pistols. Cette association est à son image. Imbibé de culture classique, Serge Gainsbourg a toujours aimé faire du neuf avec du vieux. Écoutez Poupée de cire, poupée de son, vous y entendrez du Beethoven. Écoutez, Initials BB, vous reconnaîtrez peut-être du Antonín Dvořák.

À force de provoquer la faucheuse, elle finit par surprendre le poète. Son cœur, qu'il appelait sa "pompe à malheur", lui dit "stop" pour de bon le 2 mars 1991. Serge Gainsbourg avait écrit dans un livre qu'il essayerait de rejoindre Arthur Rimbaud, qu'il le retrouverait un jour. Depuis son départ, le public n'a jamais cessé de fredonner les vers, scandaleux ou sensibles, de Serge Gainsbourg. Un poète du 20e siècle qui s’en est allé, comme dit si bien Verlaine, aux vents mauvais. 

Europe 1
Par Stéphane Bern, édité par Alexis Patri