Angélique Kidjo : "Nous, les femmes, décidons de ce que nous voulons faire avec nos corps"

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Diva qui vit en banlieue, chanteuse à succès qui rencontre une foule d'artistes, la chanteuse béninoise ne juge les hommes que par leurs actions. Et entend simplement chanter avec ses "tripes" et son "cœur".
INTERVIEW

Discuter avec Angélique Kidjo, c'est se rendre compte qu'elle a croisé une grande partie des acteurs du monde international, artistes ou politiques. En trente ans de carrière, et douze albums auréolés de trois Grammy Awards, la chanteuse béninoise aux cheveux colorés en blond a chanté pour des chefs d'État et partagé le micro avec Shakira, Peter Gabriel, Bono, John Legend, Henri Salvador, Stevie Wonder, Carlos Santana... entre autres. Son nouvel album Celia rend hommage à la chanteuse cubaine Celia Cruz, autre diva, de la salsa cette fois, qui lui a permis de comprendre qu'une femme pouvait réussir, même dans un monde d'hommes. Pour cette nouvelle sortie dans les bacs, elle est partie en balade avec Frédéric Taddéï.

Entre Paris et New York

Tout commence chez elle à Bonneuil-sur-Marne. Une diva dans un pavillon de banlieue parisienne ? On pourrait penser qu’elle habite à New York, où elle a déjà rempli trois fois le Carnegie Hall... "J'habite entre les deux, dans les aéroports", rectifie la chanteuse. "Et Cotonou (la capitale du Bénin, son pays natal, ndlr), toujours, une fois par an." Elle a choisi la banlieue parisienne pour le calme, et Brooklyn avec un jardin de l'autre côté de l'Atlantique, pour les mêmes raisons. "Si je ne repose pas mes oreilles, je perds l’audition et si je perds l’audition, je ne peux plus chanter", explique-t-elle, pragmatique. Du pavillon, on passe au studio, par un escalier dans le jardin. Elle n'aime pas trop y rester, c'est plutôt l'antre de Jean, son mari musicien. Il est aussi discret qu'elle aime la lumière magique de la scène.

"Quand on se dit homme d'État, il y a des devoirs"

Il y a quelques mois, la diva chantait d'ailleurs pour le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale sous l’Arc de Triomphe. Elle interprétait Blewu, sa chanson en hommage aux tirailleurs sénégalais devant les chefs d’État, sans être plus impressionnée. "Ce sont des êtres humains. L’importance d’un homme, ça compte dans les actes qu’il fait. Les paroles doivent être suivies d’actions. Quand on se dit homme puissant, homme d’État, il y a des devoirs qui vont avec. Je suis venue pour rappeler que les Africains sont venus mourir pour une guerre qui n’était pas la leur parce qu’on croit profondément à cette famille humaine que nous sommes tous. Pour rendre hommage à ces soldats mais aussi aux veuves qui sont restées. C’est un message de paix que j’ai porté", déclare Angélique Kidjo.

Entendu sur europe1 :
Quand quelqu’un occupe une position aussi importante et dénigre les femmes, c’est dangereux pour tout le travail qui a été fait en amont.

Elle ne pense pas que Donald Trump, à quelques centimètres d’elle ce jour-là, savait qui elle était ni qu’elle avait milité aux États-Unis pour le droit des femmes. "J’ai chanté pour le respect des femmes. Quand quelqu’un occupe une position aussi importante et dénigre les femmes, c’est dangereux pour tout le travail qui a été fait en amont. (…) On ne peut pas nous prendre pour des moins que rien. C’est nous les femmes qui décidons de ce que nous voulons faire avec nos corps. Les mecs n’ont jamais été enceintes donc ils ne savent pas ce que c’est et les femmes ne tombent pas enceintes toutes seules", dit-elle, en écho à l'actualité de l'Alabama, qui vient d'adopter une loi anti-avortement.

De Barack Obama à George Clooney 

Ses convictions lui viennent d'ailleurs en partie de son père qui lui avait martelé : "L’intelligence n’a pas de sexe, pas de couleur, pas de nationalité, pas de langue." C'est aussi la chanteuse Celia Cruz qui lui a permis d'y croire. Elle lui a montré qu'il était possible de s'imposer. "Si une femme peut chanter la salsa, en tant que femme, je peux chanter toutes les musiques", s'est alors dit Angélique Kidjo, qui accepte d'ailleurs qu'on dise qu'elle a trouvé le succès elle aussi.

S'il en faut une preuve, elle était invitée à l'investiture de Barack Obama. De l’ex président américain, avec qui elle a dansé, elle décrit un homme "d’une brillance un peu surhumaine avec, en même temps, un sens de l’humour absolument incroyable." Elle avait aussi rencontré Nelson Mandela ou encore Bill Clinton qui lui avait longuement parlé du Bénin. "C’était la première fois que je voyais un chef d’État qui savait autant de choses sur la culture de mes ancêtres."

Le manque : Gainsbourg

Au café Central Park de Saint-Maur-des-Fossés, où elle rejoint le producteur de son dernier disque, David Donatien (le compagnon de Yael Naim, ndlr), elle raconte encore qu'elle a été invitée par Bono avec tout le gratin hollywoodien, Sean Penn, Brad Pitt, Angelina Jolie ou encore George Clooney, sans une fois encore s'affoler outre mesure. Mais il y en a bien un qu'elle aurait aimé rencontrer : Serge Gainsbourg. Elle a d'ailleurs repris sa chanson Ces petits riens, l'une des rares qu'elle chante en français. "S’il était vivant, je l’aurais tellement tanné", glisse-telle. Tanné pour qu'il lui écrive des textes. L'écriture mélodique de Gainsbourg la fascine. Et semble correspondre avec sa vision de la chanson : "Je veux chanter avec mes tripes et mon cœur. Chanter, pour moi, ce n’est pas être sur scène et jolie. Je veux que les gens même s’ils ne comprennent pas ma langue, comprennent par l’émotion ce que j’essaye de dire. Et pour faire ça, il faut être dans sa propre vérité."