Qu'est-ce que le hooliganisme à la russe ?

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Qu'est-ce que le hooliganisme à la russe ?
@ BERTRAND LANGLOIS / AFP
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Des centaines de supporters russes ultra-violents ont provoqué le chaos ce week-end à Marseille. Qui sont-ils ? 

Les images des affrontements sur le Vieux-Port, ce week-end à Marseille, en marge du match Angleterre-Russie, ont fait le tour de l'Europe. Mais comment expliquer un tel déchaînement de violence ? La rixe la plus sérieuse est partie d'un "mouvement important de 300 Russes venus vers les supporteurs anglais", explique lundi à l'AFP le commissaire Antoine Boutonnet, responsable de la lutte contre les hooligans en France.  "Le problème n'était pas l'alcool, même s'il y en avait beaucoup effectivement, mais ces 'hools' russes qui sont venus de manière extrêmement organisée", poursuit Sébastien Louis, spécialiste des supporteurs radicaux en Europe, présent à Marseille au moment des affrontements. Qui sont ces hooligans russes ? Pourquoi ont-ils semé le chaos sur le Vieux-Port ? Vont-ils s'arrêter là ? Eléments de réponse.

Ils ont des vraies stratégies d’agression, c’est un commando

Selon Sébastien Louis, on peut dresser un portrait-robot de ces "hools russes" : "Ce sont des supporteurs de plusieurs clubs russes, le CSKA Moscou, le Spartak Moscou, le Lokomotiv ou encore le Zenit Saint-Petersbourg. Ce sont de petites bandes, de 20, 25 individus, qui ne sont pas du tout alcoolisés, font tous de la 'muscu' et savent se battre". Ces supporters, âgés de 25 à 35 ans, sont en effet bien connus des spécialistes du radicalisme des supporters depuis plusieurs années. En Russie, ils ont l'habitude de se retrouver dans les bois, pour organiser des "fights", des combats entre supporters des différents clubs. Le foot et la ferveur envers un club font office de cause commune. Ils en tirent une identité collective et s'en servent pour favoriser un esprit de groupe. Mais le football n'est pas central : ces groupes sont là pour se battre, et ils savent le faire.

"Ce sont des vrais, des durs. Des gens qui considèrent ça comme un sport. Ils sont très entraînés, très organisés […] Ils ont des vraies stratégies d’agression : samedi, sur la route, certains sortaient de leurs voitures, se battaient vingt ou trente secondes et remontaient. C’est un commando", estime Ronan Evain, doctorant en politique et spécialiste du supportérisme russe, interrogé par L'Equipe.



"Ils ont des connexions avec des partis extrémistes de droite, un fort nationalisme, des logiques quasi paramilitaires de confrontations très violentes, très dures, qui ne ressemblent pas au hooliganisme à l’anglaise. Samedi, on a des supporteurs anglais qui sont alcoolisés, ou sous substances. Côté russe, ceux qui ont commis des exactions du côté du Vieux-Port n’étaient pas du tout sous l’emprise de l’alcool. Ils étaient là pour une confrontation violente et étaient très préparés à ça", poursuit Ludovic Lestrelin, sociologue spécialiste des mouvements de supporters, interrogé par Ouest France. Le procureur de Marseille, Brice Robin, a également évoqué des hooligans "extrêmement entraînés", "préparé pour des opérations hyper-rapides et hyper-violentes".  

Pourquoi un tel attrait pour la violence en groupe ? "Ils sont en phase de construction d’identité individuelle et cherchent une forme d’excitation et d’adrénaline. […] Les matches de football sont associés à cet esprit viril, de camaraderie virile engageant une dimension festive et combative avec des liens de solidarité très puissants", explique Ludovic Lestrelin.

Nous sommes venus démontrer que les Anglais sont des fillettes

Vladimir, un hooligan russe contacté par l'AFP, dresse lui aussi le portrait de ses camarades de combat : "entre 20 et 30 ans, sportif, amateur de boxe et de tout genre d'arts martiaux". "Si vous voyez quelqu'un avec un drapeau russe ou un tee-shirt aux couleurs de la Russie, ce n'est jamais un hooligan", ajoute-t-il. "Nous devons nous fondre dans la foule", insiste-t-il, preuve de la "quasi-professionnalisation" de ces "commandos" de la planète foot.

Selon Vladimir, un autre élément entre en ligne de compte : samedi, les hooligans russes n'ont pas attaqué les Anglais par hasard. "Les Anglais disent toujours qu'ils sont les seuls hooligans. Nous sommes venus démontrer que les Anglais sont des fillettes", reconnaît le supporter russe, déjà de retour en Russie. "On est tous venus (à Marseille) pour ça. Le jour du match, tous les Russes ont pris l'avion (pour la France), il y avait environ 150 gars, les plus costauds", raconte-t-il, estimant le nombre total (ceux qui ont fait l'aller-retour le week-end + ceux qui restent en France) d'hooligans russes à 500 ou 600. Seuls les hooligans russes se battent "avec honneur", renchérit-il. "Nous, nous n'utilisons jamais des armes improvisées, seulement nos poings" tandis que "les Anglais utilisent des chaises, des bouteilles". "(...) Perdre contre eux revient à perdre notre honneur".

Cibler les Anglais est important en matière de prestige

"Il y a une compétition dans les tribunes entre supporteurs radicaux (de différents pays), avec pour objectif de prouver sa valeur", décrypte pour sa part Sébastien Louis. Si les hooligans russes se sont rendus à Marseille, c'est "tout simplement pour se faire une réputation dans le petit monde du hooliganisme". Et cibler les Anglais est important en matière de prestige, poursuit le chercheur: "Ils ont une réputation. Dans les années 1980, leurs hooligans étaient ce qui se faisait de mieux en la matière". "Il y a une culture des hooligans qui est importante en ce moment en Russie, ils veulent se tester et s'établir" au niveau international, complète Geoff Pearson, chercheur à l'université de Manchester. "Je ne peux qu'imaginer que les autorités russes n'avaient pas les informations concernant ce groupe de supporteurs, ou qu'elles n'étaient pas au courant de ses intentions, car ils ont la possibilité d'empêcher des gens jugés à risque de quitter leur territoire", regrette-t-il.

Tout porte à croire que les violences vont se multiplier. "Rien ne les arrêtera", assure Vladimir. D'autant que les Russes ne semblent pas être les seuls à s'être lancés dans cette "compétition internationale" entre hooligans. "Pendant longtemps, on a eu une suprématie des groupes d'Europe de l'Ouest et cela se déplace à l'Est", remarque Sébastien Louis, citant la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie, la Russie ou la République Tchèque parmi les plus importants bastions de hooligans. "Dans les prochains jours, on risque d'avoir les Polonais ou les Hongrois qui, peut-être, vont vouloir prouver qu'ils sont dans le Top 5 européen".

Outre Angleterre-Russie et Turquie-Croatie dimanche, trois autres matches de la compétition ont été classés à haut risque: Allemagne-Pologne jeudi 16 juin au Stade de France, Angleterre-Pays de Galles le même jour à Lens et Ukraine-Pologne le 21 juin, à nouveau à Marseille. Ils feront tous l'objet d'un dispositif de maintien de l'ordre renforcé.