Pascal Bruckner : "La lutte des classes est devenue une lutte des races"

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Pour le philosophe, crier au racisme est trop facile. Le mot est pour lui galvaudé car utilisé dès qu'il y a un désaccord.

INTERVIEW

Quinze jours après le début de l'affaire Théo, une manifestation contre les violences policières est prévue samedi après-midi place de la République, à Paris, à l'appel d'associations antiracistes et de défenses des droits de l'Homme, et même un peu partout en France. Des soupçons de racisme pèsent sur la société française, jusque dans sa police. Le philosophe Pascal Bruckner, qui vient de publier l'essai Un racisme imaginaire, était l'invité de l'émission C'est arrivé cette semaine, samedi sur Europe 1.

"Que la jeunesse ne voit pas la société comme un bloc dressé contre elle !" Le philosophe s'inquiète de voir la situation "échapper à l'Etat. Le risque, c'est d'opposer deux blocs, la jeunesse sympathique et de l'autre côté, les forces de police implacables et mues par une sorte de racisme institutionnel, décrit-il. Il faut échapper à ce tête-à-tête mortifère. Que la police sanctionne les brebis galeuses si les comportements scandaleux sont avérés, mais en même temps, que la jeunesse ne voit pas la société comme un bloc dressé contre elle et occupé à la punir." L'essayiste voit une raison pour la police "d'interpeller en permanence les jeunes : c'est la lutte contre la drogue, le cannabis. Si on abandonnait l'interdiction du cannabis et la politique du chiffre, on aurait sans doute beaucoup moins de tensions, suppute le spécialiste. Mais quel homme politique aura le courage de lever ce tabou ? Pour l'instant, aucun." Benoit Hamon, lui, y est favorable.

"L'Etat garantit des droits". Plusieurs artistes, notamment dans Libération, et lors des Victoires de la musique, ont pris position pour soutenir Théo. Certains ont mis en cause l'impartialité de l'Etat dès lors qu'il s'agit de contrôler des jeunes des cités. "Je crois qu'il ne faut pas céder à la facilité. L'Etat est aussi ce qui nous garantit des droits." Le philosophe s'élève contre l'idée d'un racisme institutionnel. "Ça voudrait dire que la France de 2017, c'est l'Afrique du Sud de l’apartheid et que c'est la loi et le fonctionnement des institutions qu'il faut dénoncer. Ce n'est absolument pas vrai. La France est un Etat démocratique."

"Les gangs et les salafistes". S'il reconnaît des bavures, il ose la comparaison avec les Etats-Unis, "où on tue un Afro-Américain par jour". Il trouve logique de "corriger les fauteurs de trouble au sein de la police", mais pas de "mettre en cause la totalité de l'Etat." Pour lui, tenir cette position est une instrumentalisation politique. "On peut penser qu'il y a derrière des forces, d'extrême gauche ou d'autres, qui veulent que la police ne soit plus acceptée dans les quartiers. Pour le philosophe, brûler des voitures de police, "c'est aussi une manière pour ceux qui tiennent ces quartiers, les gangs et les salafistes, de laisser la police en dehors. C'est absolument inadmissible." 

Conformément au titre de son livre, Pascal Bruckner considère que "l'accusation de racisme est devenue une sorte de mot valise qu'on applique à tous les phénomènes. Dès qu'on est en désaccord, on accuse son adversaire de discrimination. Cette omniprésence du racisme vient du fait qu'on a abandonné tout ce qui révélait jadis de la lutte des classes qui est devenue une lutte des races. Ce n'est pas un progrès de racialiser toute espèce de conflit."