La primaire à gauche en état de mort clinique

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La primaire à gauche en état de mort clinique
@ FRANCOIS GUILLOT / AFP
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Tour à tour réclamée, promise, puis déclinée, la primaire à gauche n'aura vraisemblablement pas lieu. Retour sur un enterrement programmé.

Le programme paraît bien vague. Le conseil national du PS, qui se réunit samedi 18 juin, doit plancher sur le "suivi de l'organisation et du calendrier des primaires de la gauche et des écologistes". Mais comment suivre l'organisation et le calendrier d'un scrutin dont la tenue est plus qu'incertaine ?

Certes, les statuts du PS prévoient bien l'organisation d'une primaire. Certes, le PS en a acté le principe. Mais depuis qu'une cinquantaine de personnalités l'ont appelée de leurs vœux, en janvier dernier, la perspective de cette élection s'éloigne de jour en jour.

11 janvier, appel à la primaire. L'idée d'un scrutin interne à la gauche fait une entrée fracassante dans le débat public via une tribune à Libération. Une cinquantaine de personnalités lancent un appel pour l'organisation "d'une primaire des gauches et des écologistes". Parmi les signataires : Daniel Cohn-Bendit, ancien eurodéputé, l'écrivain Marie Desplechin, le député européen écologiste Yannick Jadot ou encore l'économiste Thomas Piketty. "Nous refusons la passivité face à l’abstention, au vote Front national et à la droitisation de la société", écrivent ces intellectuels. "Nous voulons faire de la prochaine élection présidentielle la conclusion d’un débat approfondi qui est passionnément désiré et attendu dans le pays. Nous voulons du contenu, des idées, des échanges exigeants." Le débat est posé.

23 janvier, un comité d'organisation. Un collectif de près de 500 militants lance un comité d’organisation de la primaire à gauche en vue de recueillir des fonds et des volontés pour aider au processus. Parmi ces militants, la féministe Caroline de Haas, mais aussi Arnauld Champremier-Trigano, ancien directeur de la communication de la campagne de Jean-Luc Mélenchon en 2012. 

10 février, Mélenchon claque la porte. Sur le plateau du JT de TF1, Jean-Luc Mélenchon annonce sa candidature à l'élection présidentielle. En flinguant, au passage, le principe de la primaire à gauche. "La seule primaire, c'est le premier tour. Je ne m'occupe pas de toute cette petite scène", lâche-t-il avec dédain. Sans l'une de ses principales têtes d'affiche potentielles, le processus prend déjà du plomb dans l’aile.

Mélenchon 1280

18 février, les premières divergences.L'envolée solitaire de Jean-Luc Mélenchon n'a cependant pas entamé la volonté des partisans de la primaire, qui se retrouvent avec les responsables du PCF, d'EELV et du PS pour parler des modalités du scrutin. Une gageure. Les premières divergences apparaissent rapidement : le parti communiste plaide pour un "socle programmatique commun" qui engagerait tous les candidats. Du côté des socialistes, pas question d'entendre parler d'un socle, qui ne permettrait pas d'englober toutes les sensibilités à gauche, et compromettrait donc la participation de François Hollande, dont la ligne est très contestée. Mais tout le monde fait bonne figure et accepte de poursuivre les discussions.

8 avril, pression de l'opinion publique. Un sondage OpinionWay pour Le Figaro révèle que 64% des Français souhaitent une primaire, même si Hollande se représente. Chez les sympathisants de gauche, cette proportion grimpe à 75%. De quoi mettre la pression sur le PS, qui tient le lendemain un conseil national pendant lequel il doit se prononcer sur la tenue, ou non, de ce scrutin interne. 

9 avril, le PS dit oui, EELV reste prudent. Le conseil national du PS adopte à l’unanimité le principe d’une primaire de la gauche. À première vue, les responsables socialistes avancent donc doucement vers la tenue d'un scrutin interne. Mais à part la date du vote, "durant la première quinzaine de décembre", le conseil national laisse volontairement un grand flou sur les modalités du processus. Et la question (sensible) de savoir si le parti présentera un ou plusieurs candidats est repoussée au mois de juin.

Le même jour, le conseil national d’Europe Ecologie-Les Verts, qui n’est alors pas encore un parti moribond, accueille "avec intérêt" le principe, mais établit d’emblée, dans une motion, une liste de conditions de quatre pages. Parmi elles, les écologistes exigent notamment la mise en place d’un "périmètre politique" qui obligerait le vainqueur de la primaire. Exactement ce que ne voulait pas le PS. La motion est adoptée par 57 voix pour, 16 contre et trois votes blanc. Ça se complique.

15 avril, le PCF pose ses conditions. Lors de son conseil national, le Parti communiste approuve à une large majorité une motion qui porte un sérieux coup à la primaire. Encore un. En effet, celle-ci rappelle que les communistes sont "disponibles" pour participer à un scrutin interne à la gauche mais ne soutiendront "en aucun cas" François Hollande, si jamais celui-ci venait à participer et l'emporter. 

Trois jours plus tard, le 18 avril, Jean-Christophe Cambadélis se montre grave sur LCI. "Je dois avouer que, ce matin, elle [la primaire] a du plomb dans l'aile." Mais le premier secrétaire du PS, qui n'a jamais été très favorable au principe du scrutin interne, a surtout trouvé là une excellente occasion de rejeter la faute sur quelqu'un d'autre. "On a commencé en disant : c’est les primaires de toute la gauche. Puis, Jean-Luc Mélenchon est parti", explique t-il. "On nous a dit que ce n’était pas grave, on va faire avec les autres. Est-ce qu’on sera tous derrière le candidat qui l’emportera ? Au PS, tout le monde était d’accord. Et à ce moment-là, le Parti communiste prend la responsabilité de la division."

Pierre Laurent 1280

5 juin, le PCF fait un pas en arrière. Lors du congrès du PCF, Pierre Laurent, secrétaire national du parti, est très ferme. "François Hollande ne peut pas être votre candidat, il ne peut plus être le nôtre, il ne peut plus être en 2017 le candidat qui fait gagner la gauche", lance-t-il, devant des socialistes. Les communistes claquent donc la porte d'un scrutin qui engloberait toutes les sensibilités de gauche.

11 juin, EELV abandonne.Réuni à son tour en Congrès, Europe Ecologie-Les Verts acte la rupture avec le PS, en s'engageant à soutenir "un candidat émanant d'EELV ou de la société civile" pour les prochaines échéances électorales. Là, ça se complique très sérieusement.

15 juin, le PS trouve une porte de sortie. La justice déboute trois militants socialistes, qui l'avaient saisie pour obliger le PS à organiser une primaire, conformément aux statuts du parti. Le Tribunal de grande instance de Paris explique en effet que la rédaction des statuts apparait "contradictoire, ou à tout le moins ambigüe". Et qu'il n'est donc pas possible d'en tirer une "obligation de résultat".

Une aubaine pour Jean-Christophe Cambadélis. Le premier secrétaire du PS y voit la possibilité, pour les responsables du parti, de "décider librement" de ce qu'il convient de faire. Il rajoute alors une option à celles qui existent déjà, en évoquant un "congrès extraordinaire pour changer les statuts" du parti, et ainsi exclure toute primaire. "Il peut y avoir une désignation, une confirmation", explique-t-il, faisant clairement allusion à l'hypothèse d'une candidature de François Hollande à sa propre réélection.



L'ajout de ce scénario à ceux déjà prévus (une primaire de toute la gauche ou réduite aux seuls socialistes) ne fait qu'élargir l'éventail des possibles. Et plus les options sont nombreuses, plus les examiner prend du temps. Ce qui repousse donc d'autant l'organisation concrète du processus. Ou comment le PS joue la montre pour mieux enterrer la primaire.