Ce qu'il faut retenir du débat Juppé-Fillon

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Ce qu'il faut retenir du débat Juppé-Fillon
@ Eric FEFERBERG / POOL / AFP
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Les deux finalistes de la primaire de la droite s'affrontaient jeudi soir lors de leur unique débat télévisé. Face à François Fillon, grandissime favori, Alain Juppé doit renverser la table. 

L'ESSENTIEL

Après quatre jours à ferrailler via médias ou meetings interposés, Alain Juppé et François Fillon étaient enfin face-à-face jeudi soir. Ou plutôt côte à côte, puisque c’est installés derrière des pupitres, face à David Pujadas, de France 2 et Gilles bouleau, de TF1, que les deux finalistes de la primaire de la droite ont tenté de faire la différence en vue du second tour, dimanche.

Les trois infos à retenir :

  • Alain Juppé et François Fillon ont débattu pendant près de deux heures. Au final, les invectives ont été très rares.

  • La soirée était découpée en trois séquences : l'exercice de l'Etat, la société française et leur vision de la France

  • François Fillon grandissime favori, Alain Juppé a tenté de faire entendre ses différences sur la société, sur l'économie, sur la politique étrangère

LES DEUX MINUTES POUR CONCLURE

Les deux candidats ont eu chacun deux minutes pour conclure leur intervention. Alain Juppé a mis l'accent sur l'avenir, qu'il souhaite "apaisé". "La réforme, ce n'est pas la pénitence, c'est l'espérance", lance-t-il. Selon lui, la France aura besoin d'un président "qui rassemble, est attentif à chacun et notamment ceux qui peinent le plus", mais aussi "ouvre les voies de l'avenir pour une France apaisée et réconciliée". "J'ai confiance en vous et nous allons continuer ensemble."

François Fillon, lui, rappelle qu'il a "bâti" son projet avec "des milliers de Français qui [lui] ont confié leurs doutes, leurs espoirs et leurs réussites". "C'est un projet précis, puissant, de transformation de notre pays, dans le respect des valeurs qui sont les nôtres. En deux ans, on peut redresser la situation, en cinq ans, on peut s'approcher du plein-emploi, et en dix ans, on peut être la première puissance européenne." Le député de Paris a conclu sur une métaphore qui n'est pas sans rappeler la campagne de Nicolas Sarkozy en 2012. "Je sens une vague qui se lève, et cette vague peut être une force magnifique."

LA POLITIQUE

Fierté et regret. Alain Juppé se dit "fier d’avoir été si systématiquement à la rencontre des Français. J’ai construit mes propositions avec eux. Il y a une France qui réussit, et une France qui souffre. Il faut réconcilier ces deux France. Un regret ? "Oh, j’en ai beaucoup. Non en fait pas tellement. J’ai vécu cette campagne de façon formidable", lance le maire de Bordeaux dans un sourire. Au tour de François Fillon, qui se dit "fier d’avoir réussi à imposer une partie des thèmes de cette campagne et d’avoir gagné une bataille idéologique. Le regret, c’est d’avoir mis autant de temps à convaincre." 

Barrage contre le FN. Les deux hommes considèrent être des garantis contre le Front national si jamais Marine Le Pen devait se retrouver face à l'un d'eux au second tour de l'élection présidentielle. "Je me suis battu toute ma vie contre" l'extrême droite, rappelle Alain Juppé. "J'ai toujours combattu le Front national", abonde François Fillon. Selon lui, "il faut empêcher Madame Le Pen d'être au second tour de l'élection présidentielle car c'est le signe d'une crise profonde. On n'a pas suffisamment écouté les Français qui réclamaient plus d'autorité et de liberté, qui réclamaient qu'on respecte leurs valeurs, qu'on ne mondialise pas leur culture".  

LA POLITIQUE ETRANGERE

Une différence ténue sur la Russie. C'est censé être l'une des grandes différence entre les deux candidats : la question russe. En fait, leurs positions sont assez proches. "C’est un voisin, un partenaire. Je suis quand même un peu surpris que pour la première fois, le chef d’Etat russe choisisse son candidat (François Fillon, ndlr). Nous avons peut-être été maladroits. Il faut aller vers un accord, mais il faut savoir dire quelques vérités de base. L’annexion de la Crimée, je n’accepte pas", assure Alain Juppé. François Fillon est sans surprise moins ferme. "Il faut qu’on s’assoie autour d’une table avec les Russes et qu’avec eux on essaye de retisser un lien qui permette d’amarrer la Russie à l’Europe. Je n’approuve pas l’occupation de la Crimée, comme la question de l'indépendance du Kosovo était discutable. La question doit être traitée en respect du droit international. Je veux que la Russie accepte les accords de Minsk, mais encore faut-il que les Ukrainiens l’acceptent aussi."

LES QUESTIONS DE SOCIETE

Fillon attaque les manuels d'Histoire. Interrogé sur la notion d'identité française et l'enseignement de l'Histoire, François Fillon se lance dans une diatribe contre les manuels scolaires. "Les programmes d'Histoire aujourd'hui, sont rédigés par des idéologues. On choisit les dates, les hommes, les périodes qui correspondent à ce qu'on défend. On enlève Clovis, Jeanne d'Arc, Voltaire..." Lui voudrait que les manuels soient rédigés "par des académiciens, des historiens", et non "des gens engagés".

Alain Juppé n'est pas sur la même longueur d'onde. "Ce n'est pas un récit, pas un roman l'Histoire. C'est une science." Sur la question de l'identité, le maire de Bordeaux défend la "diversité" du pays, qui constitue "sa richesse". 

Fillon et Juppé en désaccord sur l'adoption par les couples gays. Sans surprise, François Fillon, défend sa volonté de réécrire une partie de la loi Taubira sur la filiation. "Il ne s'agit pas de revenir sur des mariages qui ont eu lieu, ni de donner le sentiment qu'on ne respecte pas l'amour homosexuel. En revanche, le mariage pour tous a perturbé le droit de la filiation. Je veux inscrire un principe naturel, c'est qu'un enfant est toujours le fruit d'un homme et d'une femme. Je ne veux pas que cette filiation disparaisse en cas d'adoption", explique-t-il. "Les couples homosexuels peuvent toujours adopter, mais c'est une adoption simple [et non plénière], qui n'efface pas les origines de la filiation."

Pour Alain Juppé, en revanche, cette adoption simple est une mauvaise idée car elle est "révocable". "L'inconvénient de se limiter à la filiation simple, c'est de créer une instabilité qui n'est pas favorable à la stabilité de l'enfant."

Tension sur l'avortement et les attaques personnelles. C'est l'un des moments les plus attendus du débat, puisqu'il a été longuement évoqué les jours précédents : la position de François Fillon sur l'avortement. "On m'a présenté comme une sorte de une sorte de conservateur moyenâgeux, serait contre l’avortement. C'est totalement faux. Je ne toucherai à rien dans ce domaine. Le procès qui m’a été fait n’est pas correct", s'indigne le député de Paris. "Je n’ai fait aucun procès, j’ai juste posé une question", remarque Alain Juppé. "Il y a des questions qui ressemblent à des procès", répond François Fillon. "C’est prêter des arrières-pensées à des gens qui n’en n'ont pas toujours. Moi je pense que c’est un droit fondamental. Notre" différence elle est là, ni plus ni moins". 

Alain Juppé se plaint ensuite d'une "campagne absolument ignominieuse" dont il est victime depuis plusieurs mois, sur fond d'accusations d'islamisme, de salafisme et d'antisémitisme. "Je n’ai jamais entendu un seul de tes lieutenants condamner cette campagne', se plaint le maire de Bordeaux. "Je n’ai rien à voir avec cette campagne. Il ne faut pas exagérer non plus. Chacun est grand et s’occupe de ses affaires", répond le député de Paris.


Primaire de la droite : "Chacun est grand et s'occupe de ses affaires", répond Fillon à Juppé

Des mesures pour les mineurs délinquants. Pour Alain Juppé, il faut "bien séparer la justice civile et la justice pénale" pour ce qui concerne les mineurs délinquants. "Il faut que la décision du juge pénal ait plus d'influence." Par ailleurs, le maire de Bordeaux est favorable à un durcissement des sanctions. "Au-delà de trois sanctions éducatives, il faut aller vers une sanction pénale." Par ailleurs, lui et François Fillon sont d'accord sur la nécessité d'"impliquer les familles", notamment en supprimant les allocations familiales en cas d'absentéisme scolaire des enfants. 

Juppé et Fillon s'oppose sur les créations de postes dans la police. François Fillon peut, lui aussi, être "droit dans ses bottes". Ainsi, il assume les suppressions de postes dans la police décidées pendant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. "Je ne regrette pas car nous avons fait face à une crise financière. Fallait-il laisser les banques faire faillite ?" Selon lui, "la question des effectifs n'est pas la question principale". Il faut d'abord redéployer plus efficacement les fonctionnaires déjà en place. "Est-ce qu'on peut enlever des procédures, numériser cette administration pour faire en sorte qu'ils aillent sur le terrain ? Pourquoi n'y aurait-il pas une police municipale à Paris pour dégager des effectifs dans la police nationale ?"

Alain Juppé, en revanche, est pour des créations de postes dans la police. "Il faut recruter des personnels administratifs pour décharger les policiers." Cela permettrait, selon lui, de dégager 5.000 emplois. Par ailleurs, il "propose de créer 5.000" emplois supplémentaires nets. 

L'ECONOMIE

Sur l'impôt, Juppé vise les ménages, Fillon les entreprises. Là encore, Alain Juppé tente de faire entendre sa différence, même si elle est à la marge. "Le contre-choc fiscal va venir à travers les entreprises, les professionnels et l’emploi. Nous sommes dans une situation de quasi-faillite. On ne peut pas dire qu’on va baisser tous les impôts", explique François Fillon. "Je fais un effort plus important sur les ménages", répond Alain Juppé, qui met l'accent sur la volonté de son adversaire d'augmenter plus fortement la TVA que lui. "Je mets l’accent sur les familles en particulier qui ont été matraqués fiscalement", insiste le maire de Bordeaux. 

Sur le nombre de fonctionnaires, Juppé juge le programme de Fillon intenable. "Ce n'est pas possible." Alain Juppé tacle les propositions de François Fillon sur la réduction des effectifs de fonctionnaires. Le député de Paris veut en effet supprimer 500.000 postes. "Nous aurons 570.000 départs à la retraite. Supprimer 500.000 emplois, cela veut dire ne recruter aucun infirmier, policier ou gendarme, et ce n'est pas possible", répond le maire de Bordeaux. "Je pense à tous les jeunes qui sont en train de préparer les concours et à qui on va dire qu'on ne va embaucher personne." François Fillon n'en démord pas. "On peut mettre fin à des contrats, on peut aussi organiser des départs volontaires."

En ce qui concerne les secteurs de fonctionnaires concernés, aucun des deux ne veut en nommer un seul. "Il faut revoir le périmètre de l'État, numériser massivement l'administration et augmenter le temps de travail", prône François Fillon. Alain Juppé, lui aussi, juge que "rénover profondément le fonctionnement des administrations" suffira à supprimer des postes, sans rogner sur la qualité des services publics. Le maire de Bordeaux veut "lutter contre l'absentéisme" en instaurant "deux jours de carence" en cas d'arrêt maladie. "Si on gagne un point d'absentéisme, cela représente 55.000 emplois." Par ailleurs, "des fonctions peuvent être externalisées, certains organismes peuvent être fusionnés" selon lui. Mais, là encore, aucune précision sur lesdits organismes n'est donnée.

Juppé interpelle Fillon sur le temps de travail des fonctionnaires. Cette fois, il y a un vrai échange entre les deux candidats, sur l'une de ses différences les plus connues : le temps de travail des fonctionnaires. 'Je voudrais poser une question à François. J'ai cru comprendre que tu voulais passer aux 39 heures payées 37. Est-ce bien la réalité ?", interroge Alain Juppé. "Les 35 heures ont fait très mal au pays. Il faut vraiment en terminer. Il faut se fixer un objectif : l’augmentation du temps de travail pour l’ensemble des Français, explique François Fillon en guise de réponse. "Et donc aussi pour les fonctionnaires, qui doivent accomplir un effort supplémentaire. S’agissant de la fonction publique, çà ne peut se faire que dans le cadre d’un accord. Je veux un partage des gains entre la puissance publique et les salariés."


Primaire de la droite : d'après Fillon, Juppé "ne veut pas vraiment changer les choses"

"On ne fera pas une réforme sur les 39 heures payées 37. Parce que ce n’est pas juste. Je ne peux pas demander à des fonctionnaires de travailler plus pour gagner moins", s'agace Alain Juppé. "Et pourquoi pas ? Ça veut dire qu’Alain Juppé ne veut pas vraiment changer les choses. Si on veut que les choses changent, il faut que tout le monde fasse un effort. Je n’accepte pas qu’on dise à l’avance c’est impossible", rétorque François Fillon. 

Une belle entente sur les licenciements facilités. Comme depuis le début du débat, les convergences sont nombreuses, quand il s'agit d'économie. Exemple sur les licenciements facilités, sur lesquels les deux candidats sont d'accord. "Tous les pays qui réussissent, qui sont au plein emploi, sont des pays où les règles de licenciement et d’embauche sont plus simples. Il faut simplifier l’embauche, et le licenciement. Il faut toujours un contrôle, bien sûr. Mais croire que durcir les conditions du licenciement, c’est protéger les salariés, c’est exactement le contraire", martèle François Fillon. Alain Juppé abonde : "Il faut sortir cette idée de la tête des uns et des autres : ce n’est pas en rigidifiant de plus en plus les règles de licenciement qu’on favorise l’embauche", assure le maire de Bordeaux, qui plaide pour un CDI sécurisé, dans lequel apparaîtrait les motifs de licenciements potentiels.

Une "divergence" sur l'Assurance maladie. Alain Juppé met en avant une "profonde divergence" entre lui et son adversaire sur la réforme de l'Assurance maladie. "Je ne toucherai pas au taux de remboursement dont bénéficient les Français, et qui ont déjà été rognés. François propose de mener une franchise universelle de transmettre aux complémentaires privées le reste des dépenses", remarque-t-il. "Je propose que la sécurité sociale se concentre sur les risques principaux", assume son adversaire. "On va discuter de la composition de ce panier de soins qui devrait être couvert par la Sécurité sociale. Et je souhaite que pour le petit risque, on aille vers les mutuelles. Enfin, je veux mettre en place un bouclier de santé pour que les personnes à revenus modestes ne soient pas contraintes de s’affilier à des mutuelles".

L'EXERCICE DU POUVOIR

Ils ont manifesté trois fois chacun. Les deux finalistes admettent avoir manifesté trois fois dans leur vie. "J’ai manifesté une première fois contre un professeur d’anglais que je jugeais incompétent. J’ai manifesté au moment de Mai 68 de manière folklorique. J’avais 14 ans, j’étais du côté des élèves, de ceux qui ne voulaient pas travailler.  Et j’ai manifesté pour la défense de la liberté scolaire, en 1984", raconte François Fillon. "J’ai manifesté trois fois aussi, répond Alain Juppé. "Une fois en 1968. Je n’étais pas très enthousiaste, mais je me suis laissé porter. Et puis le 30 mai, j’étais sur les Champs-Elysées à la manifestation de soutien au général De Gaulle". Des deux côtés des barricades, donc. "Oui, mais il faut être présent partout", répond Alain Juppé dans un sourire. "La troisième fois, je devais être derrière François Fillon, car c’était à Versailles pour la liberté scolaire", conclut-il. 


François Fillon et Alain Juppé "sur les barricades" en mai 1968

"Les ministres ne doivent pas être mis en examen". François Fillon répète ce qu'il a déjà dit pendant la campagne. "Les ministres ne doivent pas être mis en examen, doivent avoir une attitude exemplaire." Pour l'ancien Premier ministre de Nicolas Sarkozy, "on ne peut pas sereinement diriger un ministère quand on a sur le dos une suspicion". Une disposition avec laquelle Alain Juppé est d'accord, mais le maire de Bordeaux tient à préciser, concernant sa propre condamnation en 2004 dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris, qu'il a "assumé" et "payé". Les deux candidats s'envoient ensuite plusieurs mots doux, François Fillon assurant qu'il a toujours pris fait et cause pour le maire de Bordeaux concernant ses anciens déboires judiciaires.


Primaire de la droite : en mai 68, Juppé a manifesté dans les deux camps

Agir vite une fois à l'Élysée. Les deux candidats se sont attachés à montrer qu'ils étaient capables, tous deux, d'agir vite s'ils arrivaient à l'Élysée. "J'ai indiqué les réformes que je voulais faire dans les trois premiers mois du quinquennat. Ma conviction, c'est que si nous ne sommes pas capables de faire bouger les choses dans les trois premiers mots, les Français se décourageront, se détourneront de la politique", assène François Fillon. Alain Juppé, lui, promet "une série d'ordonnances" sur divers sujets. En revanche, les deux hommes s'opposent sur l'usage du référendum. François Fillon y est favorable, Alain Juppé estime que cela signifierait "remettre la France en campagne électorale", et que ce n'est pas souhaitable.