Rohingyas : la "Love Army", une initiative qui pose question

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Rohingyas : la "Love Army", une initiative qui pose question
DJ Snake, à gauche, ou encore Omar Sy, au centre, font partie de la "Love Army". @ Capture d'écran Twitter/@JeromeJarre
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En deux jours, l’initiative emmenée par Omar Sy et la star du net Jérôme Jarre a récolté près de 1,5 million de dollars. Cette mobilisation, impressionnante, soulève toutefois des interrogations. 

La "Love Army" est en passe de réussir son pari. En deux jours, l’initiative lancée par plusieurs stars, dont Omar Sy et "l’influenceur" Jérôme Jarre a récolté le montant impressionnant de près de 1,5 millions de dollars de dons pour venir en aide aux Rohingyas. Cette campagne sur les réseaux sociaux, menée en un temps record, a pour objectif d’apporter de l’aide humanitaire aux réfugiés et sensibiliser au sort de cette minorité musulmane persécutée en Birmanie. 

"C’est la force de frappe des réseaux sociaux. Même nous cette mobilisation aussi rapide, avec des levées de fonds aussi importantes, nous surprend", a déclaré Françoise Sivignon, la présidente de Médecins du Monde, interrogé par Europe 1. Si l’initiative de la "Love Army" est saluée, elle ne manque pourtant pas de poser des questions, notamment sur l’acheminement sur place de la nourriture et des besoins de première nécessité.

  • Comment vont-ils acheminer l’aide ?

Dans leur message, posté sur la plate-forme de crowdfunding Gofundme.com, la "Love Army" a assuré vouloir reverser "100% des dons" aux réfugiés Rohinghyas pour combler les besoins les plus urgents comme la nourriture, l’eau potable et les biens de première nécessité. Les organisateurs ont ajouté travailler avec des "volontaires locaux", sans passer par des ONG humanitaires classiques. "Au tout début, on a retweeté leur premier message sans avoir de réponse à notre sollicitation. Ce qu’on perçoit c’est qu’ils ne veulent pas faire appel aux ONG. Ils veulent rester dans un système de distribution direct", a déclaré Françoise Sivignon.

Ce système d’acheminement de l’aide, en dehors des circuits "classiques", interroge la présidente de Médecins du monde. "J’y étais il y a un mois, la situation est très compliquée d’un point de vue sanitaire et organisationnelle. On leur souhaite du succès, mais il va leur falloir trouver des professionnels de la distribution. Je n’ai pas idée de la façon dont ils vont utiliser ces dons", se demande François Sivignon. Nous avons tenté d’obtenir des précisions de plusieurs membres de la "Love Army", dont Omar Sy, Jérôme Jarre et DJ Snake, sans réponse de leur part.

Jérôme Jarre n’en est cependant pas à son coup d’essai. La star du net avait réussi à lever deux millions de dollars pour la Somalie, et avait ensuite acheminé plusieurs centaines de tonnes de nourriture grâce à un avion-cargo affrété par Turkish Airlines. Un article de Slate.fr, intitulé "le Marketing de l’innocence" avait critiqué le manque de professionnalisme de l’initiative, auquel Jérôme Jarre lui-même avait répondu. "Nous n’avons jamais "envoyé du riz en Somalie." (…) Ce sont des produits qui ont été achetés localement grâce aux dons que nous avons reçus - permettant ainsi de soutenir l'économie locale", avait-il assuré, balayant les procès en amateurisme. "On a su que l’aide alimentaire avait été acheminée via Turkish Airlines et qu’elle a été distribuée par des locaux. Mais il n’y a pas beaucoup d’informations sur l’acheminement", précise Françoise Sivignon.

  • Les ONG sont-elles présentes sur place ?

La "Love Army" n’arrive cependant pas sur un terrain vierge. Au Bangladesh, pays voisin de la Birmanie où plus de 620.000 Rohingyas ont fui en seulement trois mois, les ONG sont présentes en masse. "C’est un État où pullule des ONG du monde entier, majoritairement nord-américaines et européennes. C’est un pays qui a l’habitude de recevoir des ONG", assure Olivier Guillard, directeur de recherche Asie à l’Iris (Institut de relations internationales et stratégiques) et fin connaisseur de la Birmanie.

"Dans les situations de crise, il faut de la coordination avec les autorités et les ONG locales, qui s’occupent des populations depuis des années et connaissent le terrain, ainsi que les ONG internationales", appuie Françoise Sivignon. "Ce sont des mobilisations qu’il faudra inclure dans nos réflexions, pour savoir comment se coordonner avec eux. On les regarde avec bienveillance, mais on se demande comment ils pourront s’inclure dans le secteur humanitaire."

  • Pourquoi lancer un appel à Erdogan ?

Le message de la "Love Army" a cependant été brouillé par un appel adressé directement au controversé président turc Recep Tayyip Erdogan. "On demande l’aide du président de la Turquie", a écrit Jérôme Jarre mardi matin, avec le hashtag #ErdoganHelpRohingya. Quelques heures plus tard, le chef d’État lui a répondu sur Twitter. "Cher Jérôme Jarre, nous n’avons jamais décliné une demande d’aide. Nous allons soutenir les efforts" de la Love Army. Le président turc est en effet un fervent défenseur de cette minorité musulmane. En août, il avait dénoncé un "génocide", ajoutant "ceux qui ferment les yeux sous couvert de démocratie en sont les collaborateurs".

Sauf qu’Erdogan, critiqué pour son virage autoritaire, est engagé dans une lutte féroce contre une partie de la minorité kurde. "Un appel a été fait à Erdogan et ça pose question. Les droits fondamentaux des personnes ne sont pas respectés et les opposants sont mis en prison en Turquie. L’appel à un chef d’État aussi controversé est problématique. On sort d’une neutralité vis-à-vis de la distribution de cette aide", estime Françoise Sivignon. Pour autant, l’initiative est saluée par la présidente de Médecins du Monde. "C’est toujours bon de remettre un focus sur cette crise".