Bernard Kouchner : "Fidel Castro et moi-même étions jaloux l’un de l’autre"

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Bernard Kouchner : "Fidel Castro et moi-même étions jaloux l’un de l’autre"
Bernard Kouchner a rencontré une première fois Fidel Castro en 1964.@ BERTRAND GUAY / AFP
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Dans un entretien au Journal du Dimanche, l'ex-ministre des Affaires étrangères revient notamment sur sa relation à Fidel Castro et la fascination exercée par le leader sur toute une génération.

"Fidel était notre héros". Dans les colonnes du Journal du Dimanche, Bernard Kouchner, ancien ministre d’ouverture de Nicolas Sarkozy, est revenu sur sa rencontre avec le père de la révolution cubaine, disparu vendredi soir à l’âge de 90 ans.

Un "géant" à La Havane. L’ancien ministre des Affaires étrangères s’était, en effet, rendu à Cuba en juillet 1964, avec des membres de l’Union des étudiants communistes, dans l’espoir de décrocher une interview de Castro pour le magazine Clarté. "Nous étions jeunes, plus démocratiques et sentimentaux que communistes", précise-t-il, tout en reconnaissant la fascination que Fidel Castro exerçait sur sa génération : "Nous étions séduits par la victoire de ce géant à La Havane, après des années de bataille pour délivrer son pays d’une dictature soutenue par ce que nous appelions l’impérialisme américain. […] Fidel était notre héros, un orateur sublime, un homme merveilleux de courage et de franc-parler, un aventurier qui avait pris les armes pour conquérir le pouvoir, un révolutionnaire qui défendait la justice pour son peuple contre le meurtre et la dictature de Baptista. Il était accompagné dans sa lutte par Che Guevara, un médecin et cela comptait pour moi", confie à l’hebdomadaire le cofondateur de Médecins sans frontières.

Rivalité amoureuse. Lors de ce voyage, Bernard Kouchner est accompagné d’Evelyne Pisier, qu’il épousera par la suite. Comme il le confie, le "lider maximo" ne reste pas insensible au charme de la jeune femme : "Fidel Castro et moi-même étions jaloux l’un de l’autre. Un soir que je dansais avec Evelyne Pisier […], il avait voulu l’emmener avec lui. Je m’y étais opposé, mais il avait fini par l’emporter !"

Des lendemains qui déchantent. Le jeune militant assiste également au "raidissement" du régime. "Lors des conversations que j’ai eues avec Castro, je ne me suis pas dégonflé, j’ai posé des questions qui fâchaient. Entre autres : 'Pourquoi tu n’organises pas d’élections démocratiques à Cuba ? Si c’était le cas, tu serais sûr de les remporter et la révolution n’en serait que plus légitime…' Il m’avait répondu qu’il ne voulait pas d’élections, qu’il n’avait pas lutté pour doter son pays d’une démocratie bourgeoise comme celle des Américains. Cette question, ma question, a été censurée par la direction du journal, si bien que j’ai refusé de signer cet article de mon nom."

Finalement, le soutien de Castro à la répression soviétique du Printemps de Prague achève d’écorner l'idole : "[…] il venait à mes yeux de se ranger définitivement dans la catégorie des dictateurs staliniens". "Tournant le dos aux droits de l’homme, ce socialisme tropical n’avait plus de visage humain", ajoute l’ancien responsable de la diplomatie française.

La visite de 1995. Devenu eurodéputé, et après un passage au ministère de la santé sous le gouvernement Bérégovoy, Bernard Kouchner s’oppose à l’unique visite officielle que le dirigeant cubain fera sur le sol français. "Lorsque Fidel Castro est venu en France pour la première fois en 1995, à l’invitation de François et Danielle Mitterrand, j’ai désapprouvé cette visite. Mais Danielle, qui m’avait beaucoup aidé et qui avait risqué sa vie en m’aidant dans un combat pour les Kurdes, était impossible à convaincre. Pour elle, tout était de la faute des Américains."

Une génération "romantique". "Il faut savoir définitivement faire la différence entre le rôle qu’il a joué pour libérer son pays et le dictateur qu'il est devenu", avance-t-il avant de conclure : "Oui, Castro possédait une dimension héroïque et passionnée pour notre génération romantique des années 1960 avant qu’il ne verse dans l'idéologie totalitaire. Nous n'avons pas été aveugles du début à la fin. Nous étions plus romantiques que révolutionnaires. Nous avions raison."