Attentat à Istanbul : "le pacte de non-agression entre la Turquie et l'EI est définitivement rompu"

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Attentat à Istanbul : "le pacte de non-agression entre la Turquie et l'EI est définitivement rompu"
L'attentat visant une boîte de nuit d'Istanbul a fait 39 morts, dans la nuit de samedi à dimanche. @ YASIN AKGUL / AFP
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INTERVIEW - Pour Bayram Balci, chercheur spécialiste de la Turquie, l'attentat commis le soir du Nouvel An et revendiqué par l'organisation Etat islamique marque un tournant dans les relations entre le pays et l'organisation terroriste.

INTERVIEW

Trois jours après l'attentat qui a fait 39 morts dans une discothèque d'Istanbul, le soir du Nouvel An, le principal suspect est toujours recherché par les autorités turques, qui ont diffusé son portrait, mardi. Dès le début de l'enquête, la police a soupçonné l'organisation Etat islamique (EI), implantée dans la zone irako-syrienne, d'être responsable de cette attaque, comme de plusieurs autres commises sur le sol turc ces derniers mois. Pour la première fois, l'EI a confirmé, dans un communiqué, qu'un "soldat du califat" était à l'origine du carnage d'Istanbul, lundi. Selon Bayram Balci, chercheur au CNRS et à l'Institut français d'études anatoliennes d'Istanbul, cette revendication marque un tournant dans les relations entre le pays et l'organisation terroriste.

Dans quel contexte s'inscrit l'attentat commis le soir du Nouvel An à Istanbul ?

A mon avis, il est tout d'abord lié aux combats à Al-Bab, une ville du nord de la Syrie, à une trentaine de kilomètres d'Alep. Les Turcs, qui sont entrés en Syrie depuis quelques semaines, s'y battent  contre l'Etat islamique et les milices kurdes. Des dizaines d'hommes de Daech sont morts ces derniers jours, ce qui me fait dire que cet attentat ressemble à une réaction, une réponse face à une situation de plus en plus tendue. Plus généralement, il est probablement relié à la prolongation et à l'aggravation de la guerre en Syrie, pays avec lequel la Turquie partage une très longue frontière.  

Comment l'organisation Etat islamique est-elle implantée en Turquie ?

Les musulmans de Turquie sont majoritairement sunnites et, oui, il existe des cellules djihadistes sur le sol turc. Mais on ne connaît pas encore l'identité du terroriste. Est-il de nationalité turque ? A-t-il été formé en Syrie ? Un fait intéressant est à noter : en termes de proportion, le nombre de combattants turcs au sein de Daech est à peine plus élevé que celui des Français, alors que la Turquie est un état frontalier. Il y a beaucoup plus de combattants tunisiens au sein de l'organisation, par exemple. 

Comment expliquer que l'EI revendique, pour la première fois, une attaque sur le sol turc ?

Cette revendication marque une rupture définitive et complète entre la Turquie et cette organisation. Cela signifie que Daech a compris que la Turquie était résolument décidée à les combattre. Depuis dix-huit mois, plusieurs attentats sur le sol turc ont été imputés à l'Etat islamique, notamment à cause de leur mode opératoire. Mais ils n'étaient pas revendiqués. L'organisation envoyait ainsi un message fort à l'Etat turc, en ne créant pas d'opposition frontale, mais aussi à la population, qui constitue un réservoir potentiel de nouvelles recrues. En creux, l'Etat islamique laissait la porte ouverte à une neutralisation des relations avec la Turquie. Cette revendication est la preuve que l'organisation abandonne cet objectif, et change de logique. Il en va de même pour l'Etat turc : avant, pour se prémunir des attentats, il hésitait à intensifier ces attaques. On peut dire qu'il existait un genre de pacte de non-agression, fissuré depuis quelque temps, et cette fois définitivement rompu.

Comment l'Etat turc va-t-il réagir ?

A mon avis, on s'oriente vers une vague d'arrestations et de surveillance renforcée de la part du renseignement turc. Mais après la purge au sein des structures sécuritaires, entamée depuis le coup d'Etat, les effectifs pourraient s'avérer insuffisants pour mener cette surveillance. S'il s'avère que l'assaillant du Nouvel An est turc, aux yeux de la population, cela veut dire que cela peut recommencer à n'importe quel moment, n'importe où. Si jamais il est  issu des forces de l'ordre, comme l'homme qui a tué l'ambassadeur de Russie à Ankara, les craintes seront encore plus fortes.