Grève à la SNCF : plus de vingt ans après les grèves de 1995, la gauche reste fracturée

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L'édito politique d'Hélène Jouan est une chronique de l'émission Europe matin
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La grève des cheminots a commencé. Pour certains, elle est l’espoir du "grand soir", et pour les autres un "grand foutoir". Ces lignes de clivage ne sont pas franchement nouvelles.

Le texte est intitulé Je suis ici pour dire notre soutien : "Je suis ici pour dire notre soutien à tous ceux qui luttent contre la destruction d'une civilisation". Dans un discours prononcé Gare de Lyon devant les cheminots le 12 décembre 1995, Pierre Bourdieu y fustigeait "la nouvelle noblesse d’Etat" pour qui "le mouvement, le changement étaient du côté des gouvernants, patrons ou experts, quand l’archaïsme, le conservatisme et l’inertie se trouvaient du côté du peuple, des syndicats et des intellectuels critiques". Le philosophe dénoncé était Paul Ricœur, qui venait lui de signer dans la revue Esprit, un texte de soutien aux réformes lancées par Alain Juppé.

Vingt ans plus tard. En 1995, la réforme Juppé, sur les retraites, l'assurance maladie et le statut des cheminots, fut un moment de fracture pour la gauche française et ses intellectuels. Où se situer, dans l’accompagnement inéluctable des politiques d’adaptation à la mondialisation, ou dans le refus des sacrifices que celles-ci induisent ? Néo-libéralisme contre attachement aux intérêts du peuple : le texte de Pierre Bourdieu est toujours d'actualité. Et puis l’histoire est facétieuse. Edouard Philippe reprend le bâton abandonné par Alain Juppé, qu’il a servi pendant vingt ans. Emmanuel Macron n’a jamais caché non plus le lien qui l’attachait au philosophe réformiste Paul Ricœur.

"Deuxième gauche" et "gauche critique". La fracture reste à vif : il y a les gouvernants, réformistes, qui croient à la nécessité de l’adaptation, dénoncent la "gréviculture", symptôme français, et ceux dans les syndicats ou à gauche, qui continuent de voir dans la défense du service public, le seul rempart contre un libéralisme destructeur. La "deuxième gauche", proche du rocardisme, s’est imposée à Emmanuel Macron, mais elle ne s’est pas imposée à l’ensemble de la gauche, la gauche "critique" comme on l’appelait à l’époque, toujours aussi vivace. Pas moins de douze partis de gauche soutiennent à ce jour le mouvement lancé par les syndicats, parmi lesquels La France Insoumise, le NPA de Besancenot, Générations de Benoit Hamon, Europe Ecologie Les Verts, le Parti communiste. Quant au Parti socialiste, il soutient à la fois " le mouvement de grève" et "les usagers", a-t-il fait savoir. Il subit encore en son sein la fracture de 1995.