LA PHOTO - Vente record du "Salvator Mundi" : dans la salle, "la même tension qu'à Wall Street"

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Timothy Clary, photographe à l'AFP, a assisté mercredi soir à New York à la vente record du tableau de Leonard de Vinci. Un moment historique et inoubliable.

MAKING OF

Chaque semaine, Europe1.fr vous raconte les coulisses d’une photo dans l’objectif d’un photographe de l’AFP. 

Il n'en croit toujours pas ses yeux. Habitué des ventes aux enchères, Timothy A. Clary, photographe à l'AFP aux États-Unis, a vécu mercredi une soirée historique. Dans les locaux de Christie's, à New York, une peinture de Leonard de Vinci a été adjugée 450,3 millions de dollars… Soit plus du double du précédent record atteint par une œuvre d'art lors d'une vente aux enchères.

Ce portrait de Jésus-Christ, baptisé Salvator Mundi, avait été vendu il y a plus de soixante ans pour 125 dollars seulement. Le photographe américain raconte pour Europe1.fr la folle séquence de 19 minutes, atteignant des sommets encore inimaginables quelques instants auparavant, de l'avis même des spécialistes. Le tout dans une tension qui rappelle celle des salles de marché de Wall Street.

  • Choisir le moment

"Chez Christie's, la presse est priée de se présenter à une certaine heure. Je suis donc arrivé dans le hall vers 17h30, soit une heure et demie avant le début des hostilités. Pour accéder à la salle des enchères, il faut alors emprunter des escaliers. La pièce, assez petite, s'est vite remplie. Je n'avais jamais vu ça : il y avait près de 300 personnes, et seulement une vingtaine de journalistes, dont quatre photographes.

Le Salvator Mundi était le lot n°9. Les huit premiers se sont assez rapidement finis. Tout s'est vendu assez vite. Puis est venu le tour du tableau de Vinci.

En seulement quelques minutes, les enchères ont atteint des niveaux record

On pensait que son prix allait avoisiner les 100 millions de dollars, notamment en raison des doutes qu'il y a pu avoir sur son authenticité (l'œuvre, datant du 16ème siècle, n'a été reconnue comme un authentique "Leonardo" qu'en 2005, ndlr). Mais en seulement quelques minutes, les enchères ont atteint des niveaux record, à plus de 200 millions de dollars. Tellement vite que tout le monde était choqué."

  • Décrire la scène

"Les gens sur la photo sont des employés de Christie's. Positionnés sur le podium, ils sont au téléphone avec des acheteurs anonymes. Ces vendeurs sont comme des contrôleurs aériens de l'argent. Ils donnent assez de temps aux enchérisseurs, environ trente secondes, de décider s'ils veulent vraiment cette peinture ou s'ils veulent s'arrêter là.

Ici, il fallait s'enregistrer avant de pouvoir participer à l'enchère, afin d'avoir un panneau spécial, rouge, avec un chiffre inscrit dessus. Mais je n'ai vu personne dans la salle lever son panneau rouge. J'ai couvert probablement près de cinquante ventes dans cette pièce... Je ne suis jamais allé à une enchère aussi spéciale. 

Personne n'avait vu venir ce qui allait arriver

L'affaire s'est rapidement résumée à un duel entre deux acheteurs, qui passaient leurs ordres au téléphone, par le biais des deux vendeurs de Christie's situés sur la droite de la photo. Leurs mises augmentaient de 20 millions à chaque fois : quand l'un disait 200, l'autre répondait 220, puis cela passait à 240 et ainsi de suite. Personne n'avait vu venir ce qui allait arriver. La salle était pleine d'énergie. Les acheteurs, de l'autre côté de la ligne, ont beau ne pas être présents, tu sais qu'ils ressentent cette énergie également.

Entre les employés de Christie's, c'est presque devenu un concours. Ils voulaient voir leur client gagner. Ils font ça si souvent, avec tellement d'œuvres d'art… Quand les mises atteignent de tels montants, c'est donc plutôt excitant pour les gens qui travaillent là. Accrochés à leur téléphone, ils doivent garder leur enchérisseur informé très rapidement. S'il y a du retard, l'enchère peut en effet être remportée par quelqu'un d'autre avant même qu'il n'ait le temps de se décider. Il y a alors une vraie tension dans la salle, comme à Wall Street.

Cet acheteur anonyme venait en quelque sorte de dire : "ok, essaye de battre ça"

À un moment, on a atteint 340 millions de dollars. J'ai commencé à prendre des photos, en pensant que c'était la fin. L'un des vendeurs de Christie's a alors crié dans ma direction : 'Pas si vite !'. Contre toute attente, la personne au téléphone est revenue avec une nouvelle enchère : 400 millions de dollars* ! Toute la salle s'est mise à applaudir. Cet acheteur anonyme venait en quelque sorte de dire : 'ok, essaye de battre ça'. L'autre n'a pas renchéri : c'était vendu."

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© TIMOTHY A. CLARY / AFP

  • Prendre de la hauteur

"Je ne pouvais pas y croire. Je ne pouvais pas croire à ce que j'avais vu. J'étais déjà présent dans cette même salle lorsque le précédent record avait été battu, en mai 2015. Il s'agissait du tableau de Pablo Picasso, intitulé Les Femmes d'Alger (vendu à 179,4 millions de dollars, ndlr). À l'époque, je savais qu'il allait atteindre un pic historique, parce que c'était une œuvre vraiment connue. Mais pour le Salvator Mundi, je pense que personne ne s'attendait à ce qu'on atteigne un tel prix.

Personnellement, je n'aime pas particulièrement cette peinture, mais je comprends son importance. Et même si tu n'es pas impliqué dans la vente, tu te fais 'attraper'. Comme si tu appréciais de voir 20 millions dépensés toutes les trente secondes.

Des journalistes présents avec moi me faisaient d'ailleurs remarquer que certains pays n'ont même pas 400 millions de dollars de budget. Le prix de l'art semble avoir une valeur infinie… "

  • Réfléchir au cadrage

"Cela aurait été bien si la vraie peinture avait été dans la salle. Je l'avais néanmoins vue de près lors des jours précédents. Mais si elle est dans la salle, cela fait une plus belle photo. Il n'y avait que deux types de clichés à prendre mercredi. Soit les commissaires-priseurs, avec le montant des enchères à côtés d'eux, soit les vendeurs sur le podium avec la peinture sur l'écran. Or je savais que les montants allaient vite changer. Et alors, tu n'as plus qu'à effacer ces photos de ton appareil. Ça ne vaut plus rien. C'est pourquoi j'ai choisi ce cadre.

Quant aux mains du vendeur de chez Christie's et celles du Christ sur le tableau, je n'avais pas remarqué qu'elles se répondaient. Mais je trouve ça plutôt ironique."

*Si la dernière enchère a été de 400 millions de dollars, il faut aussi compter les commissions, les frais et les taxes, soit un montant total de 450,3 millions.