Fabrice Bousteau : "L'art est une éjaculation neuronale qui éclabousse les moralistes"

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Le directeur de la rédaction de Beaux-Arts Magazine lance un cri contre ce qu'il considère comme un mouvement grandissant de censure de l'art.

INTERVIEW

Le monde de l'art a subi de nombreux remous en peu de temps : Carmen revue et corrigée, Kevin Spacey effacé du film Tout l'argent du monde ou encore les pamphlets de Céline finalement non republiés. Fabrice Bousteau, directeur de la rédaction de Beaux Arts Magazine, était l'invité de l'émission C'est arrivé cette semaine. Il s'insurge contre ces menaces d'autocensure et de politiquement correct qui pèsent sur l'art.

"Effacer l'Histoire, ça s'appelle une dictature". Jeudi, Gallimard a renoncé à rééditer les pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline, même avec ajout de commentaires. Une erreur pour Fabrice Bousteau : "Après la Seconde Guerre mondiale, on n'a pas interdit Voyage au bout de la nuit. Céline était antisémite mais on n'a pas interdit son oeuvre parce qu'il était antisémite. Et l'ensemble des écrits, des mots, des dits d'un écrivain, d'un réalisateur, d'un artiste, toute cette pensée, doit être révélée au public, ça permet de comprendre l'ensemble de l'oeuvre", ajoute le directeur de rédaction. Il donne un argument supplémentaire en faveur de la publication : les écrits incriminés se trouvent d'ores et déjà sur internet. Les commentaires auraient également permis selon lui de comprendre "l'obscénité" des écrits. "Ne pas les publier est beaucoup plus grave que de les publier", résume-t-il. "C'est un danger pour l'Humanité de gommer une partie de l'Histoire. (...) Effacer l'Histoire, ça s'appelle une dictature."

Entendu sur Europe 1
Toutes les dictatures ont voulu effacer l'art au prétexte de la bonne morale. Ce qui me frappe, c'est que l'histoire Weinstein entraîne un mouvement mondial effrayant.

"Liberté de créer, de réinterpréter". Dans un autre registre, une représentation de Carmen en Italie a modifié le final de l'oeuvre. Dans cette version, pas de féminicide, c'est Carmen, qui assassine. "Ma tentation, explique Fabrice Bousteau, c'est de dire qu'on est dans l'oeuvre d'art, un point de vue, un regard, une création. Toute création doit être respectée en tant que telle. Elle peut être nulle comme être géniale. La liberté de créer, de réinterpréter également y compris des chefs-d'oeuvre, doit être permise à tous."

"L’esthétique échappe à la morale". Quant à Kevin Spacey, acteur accusé de harcèlement, qui a disparu du film de Ridley Scott, c'est un nouvel écueil pour Fabrice Bousteau. "Est-ce qu'aujourd'hui, on doit juger une oeuvre en fonction de la vie de son auteur ou de cette oeuvre ? Je suis partisan de penser - et c'est un élément fondamental de l'Humanité - que l'esthétique échappe à la morale." Et le spécialiste de s’inquiéter de la disparition de beaucoup d’œuvres si on devait tout juger par ce prisme.

"On va avoir BalancetonPicasso !". De manière globale, cette tendance à l'effacement renvoie selon le spécialiste à des heures sombres. "Toutes les dictatures ont voulu effacer l'art au prétexte de la bonne morale. Ce qui me frappe, c'est que l'histoire Weinstein entraîne un mouvement mondial effrayant." Il ajoute qu'à Londres et en Allemagne, une campagne pour une exposition d'Egon Schiele qui fait des corps assez décharnés, des nus masculins comme féminins, a été supprimée. "Après 'Balancetonporc', on va avoir 'BalancetonPicasso', grand érotomane par excellence", regrette-t-il. Je crois que l'art est un élixir, une éjaculation neuronale qui éclabousse, nettoie les moralistes et les populistes et les artistes doivent parler de l'Humanité."