La Libye au bord du chaos

Par Assiya Hamza

Publié le 23 janvier 2012 à 19h00 Mis à jour le 23 janvier 2012 à 19h30

Les manifestations se multiplient dans le pays comme ici à Benghazi, à l'est de la Libye

Les manifestations se multiplient dans le pays comme ici à Benghazi, à l'est de la Libye © Reuters

Accusé de "clientélisme et de manque de transparence, le CNT est de plus en plus contesté.

Le spectre de la guerre civile plane toujours en Libye. Trois mois après la mort de Mouammar Kadhafi et la proclamation de la libération du pays par le Conseil National de Transition (CNT), la Libye semble plus que jamais au bord du chaos. Europe1.fr fait le point avec Patrick Haimzadeh, ancien diplomate français à Tripoli de 2001 à 2004 et auteur de l’ouvrage Au cœur de la Libye de Kadhafi*.

Si les incidents se multiplient depuis quelques jours dans tout le pays, la contestation du pouvoir en place est particulièrement vive à Benghazi, berceau de la révolution libyenne. Le siège du CNT de cette ville de l’est a été attaqué, samedi, par des manifestants réclamant plus de transparence mais aussi l’exclusion des personnalités liées à l’ancien régime. Sous la pression de la rue, l'adoption de la loi électorale qui régira l'élection d'une assemblée constituante en juin a également été reportée.

Un CNT "délégitimé"

Presqu’un an après leur désignation, les membres du CNT restent mal connus. "Dans les régions libérées comme le Cyrénaïque, leur identité est connue, dans d’autres, on a refusé des les communiquer pour des raisons de sécurité parce qu’ils étaient toujours sous la coupe de Kadhafi. Les gens estiment qu’ils ne les représentent pas parce qu’ils ne les ont pas nommés", explique Patrick Haimzadeh.

Autre sujet de grogne, l’argent. Les manifestants de Benghazi exigent également une totale transparence sur les dépenses publiques, notamment sur la destination des fonds libyens gelés à l'étranger pendant la guerre civile et dont une partie a été débloquée après la chute de Mouammar Kadhafi. "Les jeunes veulent de l’emploi et ne voient rien arriver. Ils se demandent où va l’argent, ils pensent que c’est le même système qu’avant, le même clientélisme où ils ne servent que leurs propres intérêts, pas celui du peuple libyen. Ils n’ont pas fait la révolution pour ça. C’est une logique de contestation quasi générale", détaille l’ancien diplomate.

Les membres de l'ancien régime conspués

"L’absence d’Etat" pourrait également précipiter le pays dans un cycle de violences. Le CNT est totalement "délégitimé" précise le spécialiste de la Libye. "Il a une légitimité que l’étranger lui a conférée très vite. Nicolas Sarkozy, la France a été la première à l’avoir reconnu comme la seule autorité légitime du peuple libyen. Ce n’est pas le cas aujourd’hui en Libye. Un par un, les membres du CNT et du gouvernement sont de plus contestés par un certain nombre de groupes armés et par les jeunes de Benghazi", précise l’ancien diplomate.

Considéré comme un symbole de l’ancienne dictature kadhafiste, Abdelhafidh Ghoga, le numéro deux du pouvoir en place, a ainsi été agressé jeudi à l’université de Ghar Younès, à Benghazi où il devait assister à une cérémonie en l'honneur des martyrs de la révolution. Abdelhafidh Ghoga a finalement jeté l’éponge dimanche.

La menace de la guerre civile

Pris sous le feu des critiques, le chef du CNT, Moustapha Abdeljalil a haussé le ton dimanche, brandissant la menace d’une "guerre civile". "Nous ne démissionnerons pas car elle (la démission) mènerait à une guerre civile", a affirmé Moustapha Abdeljalil dans une interview à la télévision libyenne Libya Al-Hurra, Libye libre. Il a dénoncé des "des mains cachées qui poussent les manifestants (...)", tout en rappelant que le Conseil ne se mêlait pas des affaires de l'exécutif. "C’est la vieille rhétorique habituelle d’un Etat autoritaire qui existait déjà sous Kadhafi. C’est mauvais signe, c’est un constat d’échec. Cela veut dire qu’on cherche une unité nationale par le biais d’une menace étrangère hypothétique, brandie mais jamais vraiment nommée. La main cachée, c’est la situation en Libye, c’est tout", insiste Patrick Haimzadeh.

La menace d'embrasement interne est plus que réelle. "Le risque de guerre civile avait déjà été évoqué par Moustapha Abdeljalil il y a trois semaines. Aujourd’hui, on n’est plus dans le clivage manichéen qu’on nous a servi pendant 6 mois, c'est-à-dire les gentils contre Kadhafi. Il s’agit de Libyens qui se battent entre eux selon des lignes de facture complexes : locales, tribales, idéologiques dans certains cas voire des conflits d’intérêts. Et tout le monde a des armes", analyse Patrick Haimzadeh.

La déstabilisation par les armes

Plusieurs centaines de milliers d’armes, entre 150.000 et 200.0000 seraient en effet toujours entre les mains de la population, selon les estimations du CNT. "Il y a au moins une ou deux voire trois ou quatre kalachnikovs par famille. Il y a plusieurs millions d’armes légères en circulation. Une arme, ça incite à s’en servir. C’est plus facile de faire régner l’ordre ou la terreur quand on a une kalachnikov. C’est un facteur de déstabilisation", ajoute Patrick Haimzadeh.

La situation serait telle que le CNT aurait appelé le Pentagone à l’aide. Selon une rumeur, 12.000 soldats américains seraient ainsi sur le point d’être déployés en Libye notamment pour protéger les champs pétrolifères. "Irréaliste", estime le spécialiste de la Libye. "Les Américains ne sont pas les principaux bénéficiaires du pétrole libyen. Si vous prenez les quotas d’exportation, ce sont plutôt les Européens qui sont concernés".

La paix va-t-elle revenir ? "Je ne pense pas que ça va s’arranger dans l’année à venir", regrette Patrick Haimzadeh. "La situation va même se dégrader. Si vous regardez la courbe des affrontements et des morts depuis la chute de Tripoli et la mort de Kadhafi, ça n’est pas en diminution. La violence n’est pas résiduelle. A partir du moment où vous avez une multiplication des affrontements et des faits de violence, le cycle des violences à tendance à s’autoalimenter".

Faut-il pour autant craindre le retour des Pro-kadhafi ? Bani Walid, ancien bastion de Mouammar Kadhafi serait tombée lundi dans les mains des partisans de l’ancien dictateur, selon les responsables locaux. Pour Patrick Haimzadeh, la guerre "a réveillé des clivages plus profonds. Des régions entières sont affectées par l’arrivée de ce nouveau régime. Elles se sentent marginalisées et se réfugient dans la nostalgie de Khadafi, un homme d’honneur, contrairement aux traîtres".

* Jean-Claude Lattès, 2011.

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