EXCLUSIF - Coupe Davis 1991 : les souvenirs (et l'émotion) de Yannick Noah

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Colin Abgrall , modifié à
Il y a 30 ans, en 1991, l’équipe de France de tennis remportait la Coupe Davis face aux Etats-Unis, au palais des sports de Gerland, à Lyon. 30 ans plus tard, Yannick Noah, capitaine à l’époque, se souvient en exclusivité pour Europe 1 de cette épopée. Une interview à retrouver en intégralité dans Europe 1 Sport avec Lionel Rosso.

C’est un anniversaire particulier que nous fêtons sur Europe 1. Celui des 30 ans de la victoire en Coupe Davis de l’équipe de France de Tennis. Emmenés par Yannick Noah, Henri Leconte et Guy Forget mettaient au tapis les Etats-Unis et ses stars pour offrir le trophée à la France, 59 ans après les "Mousquetaires" de René Lacoste et Jean Borotra notamment. Sur Europe 1, le capitaine emblématique se rappelle de la préparation, des coulisses et de l’apothéose de la victoire sur l’air mythique de Saga Africa en compagnie des ses amis. Une aventure qui les à "liés à vie" selon l'ancien vainqueur de Roland -Garros.

Il y a trente ans, vous disiez tout simplement que quand on a gagné la Coupe Davis, tout peut s'arrêter parce que faire ça, réussir cet exploit, c'est extraordinaire. Est ce que vous rectifiez ou est ce que vous confirmez 30 ans plus tard ?

Tout peut s'arrêter. Heureusement, grâce à Dieu, il s'est passé quand même d'autres choses dans nos vies, mais je pense qu’on a touché le bonheur et c'était un moment extraordinaire. Et rien que d'y penser et de s'en souvenir... Qu'est-ce qui reste ? On a pris un peu de cheveux blancs, mais il reste l'amitié, quelque chose de très fort. Et je pense que cette aventure qu'on a vécue il y a trente ans, elle nous a liés à vie.

Avec le recul, est ce que c'est le deuxième plus grand exploit sportif de votre carrière après Roland-Garros (qu’il a remporté en 1983) ?

C’est le plus grand exploit sportif de l'histoire du sport, du monde, pour toujours, forever (rires)

Vous étiez un jeune capitaine puisque vous veniez d'arrêter votre carrière. Vous vous rendez compte que c'est peut-être un miracle que vous avez réussi en 1991 ?

Non, non, ce n'est pas un miracle. Je pense que pour battre Andre Agassi et Pete Sampras, forcément, il fallait prendre un certain nombre de risques, bien sûr calculés. C'est Patrice Hagelauer qui a eu cette première vision avant moi. On s'est retrouvé et il m'a dit "Écoute Yann, je pense vraiment qu'il faut qu'on pousse Henri (Leconte) à se remettre, à se faire confiance." Et c'est ce qu'on a fait. On a réussi à le motiver. Après, à partir du moment où il était en bonne santé, en forme, qu’il s'entraînait, il n'y avait pas de raison que ça ne marche pas. Il n'avait rien à envier à ces joueurs-là sur cette surface-là.

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Ce qui a été merveilleux dans notre aventure, le jour J, c'est que, comme disait coach Perrin, les astres étaient alignés. Je pense qu'on était tous dans notre meilleure forme. Moi, en tant que capitaine, avec un enthousiasme parce que je coachais mes meilleurs potes, Guy (Forget) a certainement joué le meilleur tennis de sa carrière et Henri de même. En plus de ça, très rapidement, le public l'a senti. Donc il y a une grande communion. On fait un week-end de tennis extraordinaire. C'était fantastique. C'est sympa de se replonger. Je me dis qu'avec le matériel de l'époque, les raquettes de l'époque, le jeu est vraiment d'un très, très haut niveau. Je pense qu’on méritait de gagner.

C'est bien de l'avoir dit, effectivement. Vous avez cette faculté aussi, cette magie de toujours donner ce supplément d'âme à un groupe, à un être humain. Ça, c'est votre grande force aussi. 

J'aime être avec mes copains. J'étais sur le point de prendre ma retraite, j'ai commencé à faire un peu de musique, mes potes me manquaient, tout simplement, et il y a rien de plus extraordinaire que de se retrouver avec des copains avec un objectif en commun. La confiance qu'on avait les uns envers les autres était tellement forte qu'on a vraiment grandi très vite cette première année où j'étais capitaine. Il y avait vraiment un lien entre nous et avoir un rêve commun avec ses meilleurs potes et l’atteindre, je ne vois pas ce qu’il y a de mieux. C'est formidable. On peut dire que c'était une équipe soudée, mais je pense que c'était plus que ça. C'est une famille soudée. Le faire avec des gens avec lesquels on a un tel lien, c'est comme on dit au Cameroun, c'est la magie.

Un mot sur Henri Leconte ?

Il n'a jamais changé, c'est toujours le même. Henri était un joueur tellement spectaculaire. Je pense que peut-être les gens ont oublié que c'était un très grand joueur, que c'était un gros bosseur qui a une carrière extraordinaire. Et puis puis voilà, comme je vous disais, il y a des liens. Quoi qu’il se passe après dans la vie, on aura toujours ce lien. 

Jean-Claude Perrin (qui était préparateur physique), c’était vraiment "Rambo" ? 

Jean-Claude avait cette faculté à nous faire repousser nos limites. De par sa personnalité, de par sa voix, de par son expérience. Il n'a pas découvert le sport avec nous, mais il découvrait un peu le tennis. Je connaissais Jean-Claude. Ce que j'adorais, c'était son enthousiasme. Je n'oublierai jamais. Les mauvaises, j'oublie, mais les belles choses, je n'oublierai jamais. Un jour où j'avais perdu à Roland-Garros. J'étais rentré à la maison. Je peux vous dire que quand vous avez perdu un Roland, le lendemain, c'est dur. J’en ai perdu pleins des matchs, mais perdre un Roland, c'était vraiment quelque chose.

Entendu sur europe1 :
À chaque fois que je regarde ces images j’ai les larmes aux yeux, et ça fait quand même plaisir de pleurer de bonheur

Et je me souviens que j'étais rentré très, très tard. J'habitais à la campagne et j'ai entendu des bruits, quelqu'un balançait des cailloux à ma fenêtre. Le coach était venu. Il était venu en scooter dans l'Essonne. Il a fait cinquante bornes pour venir me réveiller en disant "écoute, on a paumé. Mais maintenant, l'avenir commence aujourd'hui et on va courir". C'était vraiment la dernière chose que je voulais faire, c'est de sortir mon putain de lit et je suis sorti comme un seul homme. Je suis allé courir avec le coach. Ça fait du bien et il avait cette faculté à faire ressortir le meilleur de nous-mêmes et même au-delà, à nous faire rêver avec ses anecdotes, avec sa personnalité. Encore une fois, je je sais que le coach, c'est mon tonton. Je l'aime pour toujours. Il le sait.

Avez-vous tenu le même discours à Guy Forget et à Henri Leconte ? 

Non, forcément. C'est vrai qu'il y a des sensibilités complètement différentes. Ce sont deux êtres qui sont vraiment différents, si ce n'est opposés. C'est ce que j'ai adoré dans ce métier. En tout cas, c'est ce métier où j'ai été coach qui m'a passionné parce que justement, il ne s'agissait pas juste d'avoir une règle qui s'adapte à tous. C'était essayer de s'adapter à tous. Et c'est un exercice qui me plait au plus haut point parce que ça allait vraiment au-delà du coaching de tennis. D'ailleurs, tous sont d'accord pour dire que moi, je parlais très, très peu de jeu. Mais je me suis toujours dit que si mes potes étaient dans les meilleures dispositions mentales pour le match, ils allaient être très bons. Je savais que Guy, dans les meilleures dispositions, était capable de battre n'importe qui. C'était de même avec Henry, tout en sachant qu'on travaille aussi avec les autres. On parle beaucoup de Henry et Guy quand on parle de finale. Mais il faut quand même y arriver en finale. Et on y est arrivé sans Henry parce qu'il fallait gagner la demi-finale. Et ça, c'était avec Arnaud Boetsch. Et en quart de finale, c'était avec Fabrice Santoro. Donc si Fabrice ne gagne pas son match décisif, on ne se parle pas ce soir.

C'est toute une équipe. Il ne faut pas les oublier. On parle bien entendu de la finale qui a marqué les esprits et c'est compréhensible. C'était passionnant et on a réussi, en équipe. C'est un moment qui est certainement dans ma carrière de sportif le plus beau. C'est un moment extraordinaire parce qu'à Roland-Garros, c'était moi. Là, c'était nous tous. Mais là, ça faisait 59 ans. Dans la mémoire des plus anciens, on ne savait pas ce que c'était de gagner, vu que la dernière Coupe Davis, c'était les Mousquetaires. On a eu aussi ce moment extraordinaire, c'était d'avoir la possibilité de partager ce moment avec Jean Borotra, qui est rentré dans les vestiaires. C'était un tellement beau moment de voir ce vieux monsieur à qui on doit quand même, avec les Mousquetaires, la création du stade Roland-Garros. Ce vieux monsieur est arrivé dans le vestiaire en larmes. Ça, c'était merveilleux. En fait, cette victoire était merveilleuse parce qu'on a pu la partager avec des milliers, des millions de gens. On a pu rendre les gens heureux et bons. Et cette chance qu'on a, nous, athlètes professionnels, c'est de pouvoir avoir ces moments filmés parce qu'il y a quelques beaux moments qu'on peut oublier avec le temps. Mais nous, on les a. À chaque fois que je regarde ces images j’ai les larmes aux yeux. Ça fait quand même plaisir de pleurer de bonheur. 

Le coup de génie, c'est Henri Leconte. On a tous oublié aujourd'hui, mais il est quasiment à la 150e place mondiale à l'époque. Quel est le ressort mental qui fait qu'on se dit que c'est lui ? 

Parce que ce qui compte par-dessus tout, c'est la forme du moment. Je pense en toute humilité que je suis celui qui connaît le plus le tennis en France. Mais à ce moment-là, je sais très bien que ça va surprendre. D'abord parce que la majorité des gens ne connaissent pas le tennis et ensuite parce que personne n'est à l'intérieur de l'équipe, personne. Et à l'intérieur, personne ne suit les entraînements tous les matins. Combien de fois dans notre vie, on a passé un mois à ne penser qu'à un seul objectif ? Il n’a pensé qu'à un seul objectif, un seul, qui était de jouer et gagner la balle de match. En mangeant, en dormant, en s'entraînant tous les jours, en respirant. Henri, il était quasi mort, il a quasiment frôlé la fin de sa carrière. Trois mois après, je peux vous dire qu'il a une force, une envie. Il fallait le freiner tellement il avait envie. Imaginez que deux mois avant, il se demandait s'il allait encore une fois jouer au tennis.

Entendu sur europe1 :
C'est extraordinaire parce qu'on n'a pas battu des branquignols, on a battu Agassi, Sampras

Donc oui, c'était. Ce n'était pas un coup de génie. Je sais très bien que s'il n'avait pas gagné, ça aurait été pour ma gueule. Quand on est arrivé à Lyon, les trois ou quatre derniers entraînements, c'était juste incroyable. Parce que là, tout d'un coup, il sentait. Ça sentait le match. Et là, il était extraordinaire parce que je pense que même en dormant, il pense au tennis, donc à ce match, cette force, même pour moi, spectateur de ça, c'était merveilleux parce qu'il était au-dessus. Mais ce n'était pas de la magie, ce n'était pas de la sorcellerie. C'est juste qu'il a tout donné pour ce moment-là. Je pense et je sais qui ne l'a jamais fait après. C'est extraordinaire parce qu'on n'a pas battu des branquignols. On a battu Agassi, Sampras. Ce n'est pas rien. On a quand même battu deux des meilleurs joueurs de tous les temps. Et pour ça, il fallait être extraordinaire. C'est un gars qui a vu la mort de près. Et puis, quand il est arrivé sur le court, c’était extraordinaire. Quand il jouait comme ça, c'était beau à voir.

Et vous avez continué à proposer une belle ambiance après le match, en discothèque n’est-ce pas ?

Après, la fête nous appartient plus. Il y a une chose dont je voulais parler. Le public a été extraordinaire, extraordinaire. J'ai peut-être effleuré le sujet tout à l'heure, mais c'est vrai qu'on joue pour les gens. Et de voir ce public qui a vibré dès la première balle, qui était vraiment avec nous, c'était extraordinaire. Les gens qui étaient sur place ont vécu un moment extraordinaire, mais ils nous ont fait vivre un moment extraordinaire. On a trouvé notre public dès le premier point et le public ne nous a pas lâchés jusqu'au dernier point. C'était extraordinaire à vivre. C'était très, très fort et c'est pour ça qu'il faut encourager nos équipes. Il faut encourager les fans des Bleus, quelle que soit la discipline, il faut les encourager. Il faut arrêter les choix, arrêter les critiques. À la fin, quand on gagne, on gagne tous ensemble. Et oui, il y a des moments où il faut prendre des risques. Il y a des moments où ce n'est peut être pas évident. Il y a des moments où on peut même faire des erreurs et parfois même des grosses boulettes. Mais à la fin, c'est tellement bon quand on gagne tous ensemble, quel que soit le sport.