À bord d’une voiture conduite par l’ancien double champion de France de cyclisme Arthur Vichot, Europe1.fr a précédé les coureurs lors de la 19e étape du Tour de France entre Gap et l’Alpe d’Huez. Des paddocks au sommet de la montée la plus mythique de la Grande Boucle, récit d’une journée au milieu d’une foule survoltée.
Dans les paddocks de Gap, le Tour de France est déjà pleinement lancé. Les coureurs rejoignent progressivement leurs bus, les mécaniciens effectuent les dernières vérifications et les membres des équipes préparent les ultimes détails avant le départ de la 19e étape. Derrière les barrières, les spectateurs tentent d’apercevoir leurs champions, tandis que les voitures de l’organisation commencent à se mettre en place.
Ce vendredi 24 juillet, Europe1.fr a précédé le peloton à bord d’une voiture conduite par Arthur Vichot. L’ancien coureur professionnel, double champion de France en 2013 et 2016, connaît tous les rouages de cette immense machine. Avant même de prendre la route, il détaille le rôle des mécaniciens, des assistants et des directeurs sportifs, puis explique le fonctionnement d’une équipe avant une grande étape de montagne.
Une étape qui promet de faire des dégâts
À quelques mètres de là, Pierre Rolland présente le parcours du jour. Difficile de trouver meilleur guide. En 2011, le Français s’était imposé au sommet de l’Alpe d’Huez devant Samuel Sanchez et Alberto Contador, signant le premier immense exploit de sa carrière.
"Quand on arrive au pied, dans cette première rampe d’un kilomètre et demi à près de 10 %, on a l’impression d’entrer dans un monde parallèle", raconte-t-il. "Tout est différent : l’atmosphère, le public, la difficulté. On sent aussi que l’histoire du Tour a été écrite ici", a ajouté l’ancien coureur professionnel. Plus de 15 ans après sa victoire, on lui parle encore quotidiennement de cette journée lorsqu’il se trouve sur le Tour ou sur un événement cycliste.

Quelques minutes plus tard, Arthur Vichot prend le volant de la voiture et nous nous élançons sur le parcours. Il prévient immédiatement que la journée risque d’être très longue pour les sprinteurs. Avec le col Bayard dès les premiers kilomètres, puis le col du Noyer, les moins bons grimpeurs n’auront pratiquement aucun répit.
Sur les chemins de Napoléon
L’ancien coureur ne se contente pas de décrypter la course. Passionné d’histoire, il profite également du passage sur la route Napoléon pour raconter les secrets de cet itinéraire emprunté par l’empereur lors de son retour de l’île d’Elbe.
Arthur Vichot raconte les habitudes du peloton, les inquiétudes d’un coureur avant une journée de montagne et cette "bulle course" qui protège les champions du tumulte extérieur. Les coureurs aperçoivent la foule, entendent les cris, mais restent concentrés sur leur position, leur effort et les consignes reçues dans l’oreillette. En avant-course, le rythme est différent. Il permet de prendre le temps de regarder, d’échanger et de mesurer l’attente qui précède le passage du peloton.
À l’heure du déjeuner, la voiture dépasse la caravane publicitaire et s’arrête au bord de la route. Les véhicules colorés déboulent alors en musique. Les objets lancés par les caravaniers s’éparpillent sur le bitume et sont immédiatement récupérés par les spectateurs. Puis, il faut repartir rapidement pour reprendre de l’avance sur la course.
"L’Alpe d’Huez va être surchauffée"
À mesure que la voiture se rapproche de Bourg-d’Oisans, les bas-côtés se remplissent. Les camping-cars sont garés sur le moindre espace disponible. Les drapeaux belges, néerlandais, allemands, italiens et français se multiplient. Des milliers de cyclistes amateurs grimpent la montagne. "L’Alpe d’Huez va être surchauffée. Là, c’est la folie. Ça va être une étape de dingue", avait prévenu Pierre Rolland. Il n’avait rien exagéré.
Dès les premières pentes, la voiture entre dans une foule compacte. Des centaines de milliers de personnes se sont installées le long de l’ascension. 600.000 selon un décompte officiel. Certains campent ici depuis deux jours, d’autres ont marché plusieurs kilomètres pour trouver une place dans l’un des virages les plus célèbres du sport français.
Les mains frappent la carrosserie. Les supporters courent à côté du véhicule, agitent leurs drapeaux et se penchent vers les fenêtres. La voiture avance au pas, parfois presque portée par la foule. Arthur Vichot sourit, tout en restant attentif au moindre mouvement.
Pour la première fois, lui aussi gravit l’Alpe d’Huez en voiture et non avec un dossard dans le dos. "Quand tu es coureur, tu sens l’engouement et le bruit, mais tu restes concentré sur ton effort et sur ta course", explique-t-il. "Là, dans la voiture, on s’est fait arrêter et ballotter dans tous les sens. Mais l’ambiance est incroyable et ça reste bon enfant. Les coureurs vont adorer", ajoute l’ancien double champion de France.
Une montagne transformée en tribune
Dans le célèbre virage des Hollandais, le bruit devient assourdissant. Depuis des années, les supporters néerlandais ont fait de ce passage leur territoire. Ils sont des milliers, vêtus d’orange, à danser au milieu des fumigènes et des drapeaux. "On sait tous que les Hollandais adorent le vélo", sourit Arthur Vichot avant d’entrer dans le virage. "Ils se regroupent toujours au même endroit. C’est une ambiance de zinzin. Ils sont en forme", ajoute Arthur Vichot en rigolant.
Pendant quelques minutes, la route semble disparaître sous la foule. Belges, Français, Italiens, Allemands et Néerlandais partagent boissons, nourriture, maillots et souvenirs du Tour. Tous attendent les mêmes coureurs, mais chacun apporte ses chants et ses couleurs.
"On peut boire un verre avec des Belges, échanger des saucisses avec des Allemands et des objets de la caravane avec des Hollandais ou des Italiens", raconte Arthur Vichot. "Tout le monde est dans cette ferveur. Ce sont des moments de partage qui se font de plus en plus rares. Le Tour de France, ça fait du bien", abonde l’ancien professionnel. Cette foule n’est pas seulement un décor. Elle fait partie de la course. "Quand on est devant, le public nous pousse", assure Pierre Rolland. "Et quand on est derrière, il permet de tromper l’ennui et la souffrance. L’esprit est occupé", précise l’ancien vainqueur de l’Alpe d’Huez.
Sans ces spectateurs, insiste Arthur Vichot, le Tour perdrait une partie de sa saveur. "Ce sont les supporters qui font les événements. Vous pouvez organiser le plus beau match de football du monde, sans personne dans le stade, il manque quelque chose. Dans le vélo, c’est pareil. La ferveur populaire fait vibrer les coureurs et crée le mythe", rapporte l’ancien cycliste.
Pogačar acclamé, Martinez tout près de l’exploit
Après une ascension presque irréelle, Arthur Vichot dépose ses passagers à environ 150 mètres de la ligne d’arrivée. Là-haut, l’attente devient électrique. Plus les coureurs approchent, plus les cris montent depuis la vallée. Les informations circulent sur un grand écran géant installé au sommet. Chacun tente de comprendre qui peut encore gagner.
Tadej Pogačar surgit alors, vêtu de son maillot jaune, sous une immense clameur. Derrière lui, Lenny Martinez termine deuxième, tout près de devenir le premier vainqueur d’étape français de ce Tour de France.
Quelques instants plus tard, les autres coureurs franchissent la ligne, un à un, le visage déformé par l’effort. Même les derniers sont applaudis comme s’ils venaient de remporter l’étape. La veille, l’Alpe d’Huez n’était encore qu’une route de montagne bordée de camping-cars. Pendant quelques heures, elle est devenue le plus grand stade du Tour de France.