Coupe Davis : début de fracture chez les Bleus à propos de la nouvelle formule

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Lucas Pouille (à gauche) et Yannick Noah (à droite) ont vivement critiqué le soutien de Bernard Giudicelli à la réforme de la Coupe Davis.
Lucas Pouille (à gauche) et Yannick Noah (à droite) ont vivement critiqué le soutien de Bernard Giudicelli à la réforme de la Coupe Davis. © AFP / Montage Europe 1
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L’adoption de la nouvelle formule de la Coupe Davis divise le clan français. Alors que les joueurs expriment leur colère, la Fédération défend son vote.

Ambiance tendue au sein du tennis français. L’adoption, jeudi, de la réforme radicale de la Coupe Davis par la Fédération internationale de tennis (ITF) a fait apparaître des fractures nettes entre joueurs et dirigeants. Les premiers sont vent debout contre cette refonte de la compétition qui la transforme en épreuve unique, sur une semaine et dans une seule ville. Un sentiment que ne partagent pas les dirigeants de la Fédération française de tennis (FFT) : ils ont tous voté pour la réforme, apportant un soutien décisif à son adoption. Résultat : les deux camps lâchent leurs coups.

Pouille menace de boycotter l’épreuve. Le joueur le plus vindicatif est sans nul doute Lucas Pouille. Le numéro un français n’a pas mâché ses mots après l’annonce du vote en faveur de la nouvelle Coupe Davis. "L’ITF, vous êtes une honte pour le tennis", a-t-il asséné. "Profitons de notre dernière Coupe Davis et essayons de la garder à la maison", a ajouté Lucas Pouille, tenant du titre avec l’équipe de France et en lice pour un doublé puisque les Bleus affronteront l’Espagne en demi-finale du 14 au 16 septembre. Mardi, le Français avait déjà fourbi ses armes dans les colonnes de L’Équipe en menaçant de boycotter la nouvelle épreuve : "Il est hors de question que je joue cette compétition. Il y a beau y avoir beaucoup d’argent, pour moi ce n’est pas la Coupe Davis".

Réactions attristées. Lucas Pouille n’est pas le seul à regretter la décision de l’ITF. "Les douze voix de la FFT ont fait très mal. Décision très difficile à assumer en tant que français. La Coupe Davis est morte et une partie de l’histoire de notre sport envolée pour une poignée de dollars", a écrit Nicolas Mahut sur Twitter.  De son côté, Richard Gasquet n’a pas réagi directement mais n’a pas hésité à retweeter les messages d’internautes profondément déçus par la réforme de la Coupe Davis. Même procédé pour Pierre-Hugues Herbert. En revanche, certains cadres comme Jo-Wilfried Tsonga et Gaël Monfils ne se sont pas exprimés publiquement.

Les anciens lâchent leurs coups. C’est surtout du côté des Français de la génération précédente, entrés dans la légende de la Coupe Davis avec la victoire de 2001 puis la désillusion de 2002, que la frustration est aujourd’hui la plus grande. "Pour moi, aujourd'hui, la Coupe Davis est morte. Il n'en restera que le nom et beaucoup d'argent pour les joueurs et la fédération internationale. Je ressens une grosse incompréhension. (…) La plus ancienne épreuve sportive par équipe vient d'être tuée", a dénoncé un Arnaud Clément dépité au micro d’Europe 1. "Pas de mots pour décrire mon immense déception. C’est la fin d’une institution qui aura fait tant rêver joueurs et amoureux du tennis à travers le monde. Le business prend, une fois encore, le pas sur l’histoire et les valeurs du sport", a regretté Fabrice Santoro, sur Twitter. Toujours sur le réseau social, Paul-Henri Mathieu a relayé le hashtag #RenameDavisCup, qui vise à détacher la nouvelle compétition de l’épreuve historique.

Les joueurs ont également reçu le soutien de Yannick Noah. Triple vainqueur de la Coupe Davis en tant qu’entraîneur (1991, 1996 et 2017) et instigateur de l’inoubliable Saga Africa, à Gerland, après la victoire contre les États-Unis en 1991, l’actuel capitaine de l’équipe de France est également vent debout contre la réforme de l’ITF. "Honte à tous ceux, joueurs, dirigeants et médias, qui viennent de vendre l’âme de la Coupe Davis", a-t-il taclé. Même son de cloche du côté de Patrice Hagelauer, entraîneur de l’équipe de France pendant 21 ans. "Il ne va plus y avoir de matches 'à la maison' comme on dit. C'était quand même ça le grand intérêt de cette Coupe Davis. Pendant trois jours, c'était la fête. Là, je pense que très peu de gens vont se déplacer à l'étranger pour voir l'équipe de France jouer", a-t-il déploré sur Europe 1, avant de se montrer très dur envers les instances dirigeantes du tennis.

Quant à Amélie Mauresmo, qui remplacera Yannick Noah au poste de capitaine de l’équipe de France de Coupe Davis en 2019, elle n’a pas exprimé directement sa colère. Elle s’est contentée de retweeter le message amer de Paul-Henri Mathieu. Quelques jours avant le vote, elle avait demandé à l’ITF "d’autres options (et plus de temps) pour construire une nouvelle Coupe Davis digne de ce nom, avec les ajustements nécessaires".

Giudicelli défend son vote. Face à ce déluge de critiques, la FFT garde le cap fixé en juin lors d’une assemblée générale extraordinaire : le soutien à la réforme (les membres de la FFT avaient approuvé cette ligne à 61%). "C’est une décision historique qu’il fallait prendre parce que la Coupe Davis n’est pas en bonne santé. Tous les indicateurs étaient au rouge : le niveau de participation des joueurs, les résultats en termes d’audience et bien sûr la menace des partenaires de lâcher la compétition", rappelle Bernard Giudicelli, président de la FFT, au micro d’Europe 1. "C’était une décision qu’il fallait prendre. Elle n’était pas facile, il a fallu convaincre du besoin d’être pragmatique." Lui se dit certain que le nouveau format ne pénalisera pas les spectateurs : "Il y a aujourd’hui beaucoup d’événements mondiaux qui montrent que le public se déplace".

Entendu sur europe1 :
Les joueurs ne veulent plus jouer la Coupe Davis

Surtout, Bernard Giudicelli charge à demi-mots certains joueurs. "Pour que la Coupe Davis fonctionne, il faut qu’il y ait une rencontre entre les fans et les joueurs. Or, les joueurs ne veulent plus la jouer, ils l’ont dit : ils ne veulent plus y consacrer huit semaines par an, c’est une réalité", lâche-t-il. Une référence à peine voilée aux stars que sont Rafael Nadal, Roger Federer et Novak Djokovic, qui jouent la Coupe Davis ponctuellement et arrêtent après l’avoir remportée. Mais le président de la FFT pense aussi sans doute à Jo-Wilfried Tsonga et Gaël Monfils, tous deux absents de la campagne actuelle, officiellement pour des blessures.

Les Français ne sont pas tous des modèles. Mais en avril, lors du quart de finale contre l’Italie, Yannick Noah n’avait guère masqué son agacement face à ces blessures qui surviennent, comme par hasard, juste avant la Coupe Davis. Le capitaine français avait dit "ne plus compter" le nombre de fois où il a dû passer des services de Gaël Monfils, alors touché au dos. "Maintenant, j'ai un peu l'habitude. Je me suis organisé et j'avais un peu anticipé. J'ai bien vu, il y a quelques semaines, qu'il commençait déjà à se plaindre, du poignet, du dos, du genou", avait dit Noah, l’air de rien. "Depuis la Guadeloupe (victoire contre le Canada en quarts, ndlr), c'est toujours un peu le même scénario. C'est-à-dire qu'il joue, puis quelques semaines avant (la Coupe Davis), il a un problème physique".

Entre les lignes, on peut donc lire les dissensions naissantes au sein de l’équipe de France, à la fois entre joueurs et dirigeants, mais aussi, peut-être, entre les joueurs eux-mêmes. Pas vraiment l’ambiance idéale pour préparer la demi-finale contre l’Espagne. Si la France risque d’être privée de certains de ses cadors, paradoxalement Rafael Nadal, lui, sera bien là dans les rangs espagnols. Une montagne face à laquelle il faudra être solidaire. Ce n’est pas gagné.