"Le vrai débat" : en quoi la plateforme des "gilets jaunes" est-elle différente de celle du gouvernement ?

Sur "le vrai débat", la phase de recueil des contributions doit durer jusqu'au 3 mars.
Sur "le vrai débat", la phase de recueil des contributions doit durer jusqu'au 3 mars. © Capture d'écran le-vrai-debat.fr
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Thibauld Mathieu , modifié à
En réponse au site Internet créé par le gouvernement, qu'ils estiment "verrouillé", les "gilets jaunes" lancent mercredi leur propre plateforme consultative. Son nom : le "vrai débat".

Deux semaines après le coup d'envoi du "grand débat national", quelque 500.000 contributions ont déjà été remises au gouvernement, via sa plateforme en ligne. À l'image de nombreux spécialistes, et de la présidente de la Commission nationale du débat public (CNDP) Chantal Jouanno, certains "gilets jaunes" estiment toutefois que le site Internet mis à la disposition des citoyens est "verrouillé", et qu'il n'offre pas les garanties d'indépendance et de transparence nécessaires. Ils ont ainsi décidé de lancer leur propre plateforme, mercredi. Intitulée "le vrai débat", son but est le même : inviter les Français à débattre en ligne de questions sociétales. Mais la manière diverge à bien des égards.

Le même développeur

Et pourtant, comble de l'ironie, les deux plateformes sont hébergées par la même start-up, à savoir Cap Collectif, une société bien connue des "gilets jaunes". Sur l’île de La Réunion, certains d'entre eux y ont d'ailleurs fait appel dès le mois de novembre pour structurer leurs revendications. L'entreprise a alors offert gracieusement ses services recueillant quelque 2.000 contributions et plus de 50.000 votes en quelques jours seulement. Les régions PACA, Midi-Pyrénées, Aquitaine et Bretagne se sont à leur tour d'un tel outil, avant que n'émerge, très vite, l'idée d'une plateforme à l'échelle nationale. Toujours avec Cap Collectif. Toujours de façon totalement gratuite, là où le gouvernement doit s'acquitter d'une facture.

"Les 'gilets jaunes' ont dit, de toute façon, qu’ils n’iront pas sur la plateforme du gouvernement", explique Cyril Lage, le PDG de Cap Collectif, dans les colonnes du Monde. "Ce sont juste les principes et les valeurs que j’applique depuis la création de l’entreprise. On est agnostiques, on est là pour accompagner tout le monde, les décideurs ou les collectifs", précise-t-il. "Nous avons le même outil. C'est comme quand la bombe atomique était aux mains des Américains et des Russes", plaisante de son côté Lydie Coulon, l'une des administratrices du site, auprès de l'AFP : "La différence, c'est ce qu'il y a dedans".

Neuf thématiques contre quatre pour le "grand débat"

Le cadre du "grand débat national" se limite en effet aux quatre thématiques déterminées à l'avance par le gouvernement : la transition écologique ; la fiscalité ; la démocratie et la citoyenneté ; l'organisation de l'État et des services publics. Le "vrai débat", lui, en propose huit, ajoutées d'une catégorie "expression libre", dans laquelle tous les sujets peuvent être abordés. Les sections sont les suivantes : démocratie, institutions ; transition écologique et solidaire, agriculture et alimentation, transport ; justice, police, armée ; Europe, affaires étrangères, outre-mer ; santé, solidarité, handicap ; économie, finances, travail, comptes publics ; éducation, jeunesse, enseignement supérieur, recherche et innovation ; sport, culture ;  expression libre et sujets de société.

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© Capture d'écran le-vrai-debat.fr

Un choix qui répond précisément aux recommandations des garants, énoncées lundi. Ceux-ci plaident effectivement pour l'ouverture sur le site du "grand débat" d'une "nouvelle rubrique pour accueillir les contributions libres".

Plus de liberté dans la forme

Le système des contributions est d'ailleurs là aussi bien différent. Sur le site du "grand débat", il faut à chaque fois répondre à un questionnaire, souvent à choix multiples. La climatologue Valérie Masson-Delmotte, co-présidente du groupe de travail sur les sciences du climat du GIEC, a d'ailleurs fait part sur Twitter de son agacement face à certaines questions sur l'environnement. "La 1ère question demande d'identifier une seule priorité sur des sujets qui me semblent d'égale importance. Pourquoi ?", interroge-t-elle.

Ce genre de problèmes ne risque pas d'arriver sur la plateforme du "vrai débat", où chaque contributeur doit renseigner un titre, une explication et avancer les "bénéfices" que pourraient apporter son idée, avant d'ajouter éventuellement une source à sa réflexion.

Davantage d'interaction

Une fois la contribution postée, les participants peuvent également voter pour ou contre une autre contribution, ou même avoir un avis mitigé. Ils peuvent encore proposer des arguments ou ajouter à leur tour d'autres sources. Dans son rapport de mi-janvier, la Commission nationale du débat public pour le grand débat évoquait justement "la possibilité pour chacun de soutenir des propositions déjà émises et de les commenter", ou encore "un vote en ligne sur des propositions exprimées par les usagers". Autant d'actions toujours impossibles sur le site du gouvernement…

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© Capture d'écran le-vrai-debat.fr

En ce qui concerne la modération des contenus, seules les propositions qui "tombent sous le coup de la loi" seront supprimées, précisent les organisateurs de la plateforme au Huffington Post.

La difficulté de la synthèse

"Contrairement au gouvernement, nous suivons les préconisations de la Commission nationale du débat public (édictées dans un rapport du 11 janvier) pour garantir la transparence, la neutralité, l'équivalence des propositions qui sont traitées au même niveau. L'autre différence, c'est qu'on annonce le processus et la finalité. Le gouvernement a annoncé qu'il y aurait un arbitrage mais on ne sait pas comment ce sera fait", affirme encore Lydie Coulon, "gilet jaune" dans le Vaucluse.

La phase de recueil des revendications est ouverte jusqu'au 3 mars, quand le le "grand débat" donne lui la possibilité de participer jusqu'au 15 mars. Viendra ensuite le temps de la synthèse. Les données seront traitées par des personnalités "indépendantes", comme "des chercheurs et des universitaires", promet le site. Des "conférences citoyennes" seront ensuite organisées dans neuf villes de France (Bordeaux, Bourges, Lille, Lyon, Marseille, Nancy, Nantes, Paris, Toulouse), du 18 au 24 mars, afin de discuter des propositions ayant émergé sur le site. À chaque fois, les participants seront tirés au sort.

Les "gilets jaunes" s'engagent enfin à partager toutes les données publiquement. "Un citoyen lambda comme une association pourra s'en saisir pour aller voir son maire, un ministère, saisir le Conseil constitutionnel, demander un référendum... Chacun en fera ce qu'il veut, ça ne nous regarde pas", explique Lydie Coulon, à l'AFP. En attendant, le code informatique ne peut ni être lu, ni copié, ce qui empêche de vérifier s'il a pu être altéré. C'est aussi le cas sur granddebat.fr. Le choix, propre à Cap Collectif, est d'ailleurs critiqué par les cinq garants.

Les contributions ne devraient en tout cas pas rester lettre morte. "Ça m'emmerde parce que j'aurais préféré que vous utilisiez le truc principal, mais si vous faites ça, c'est déjà un énorme pas", a concédé samedi dernier dans l'émission "C l'hebdo", sur France 5, le secrétaire d'État au Numérique Mounir Mahjoubi, en s'adressant à l'une des figures du mouvement, Maxime Nicolle. Et le membre du gouvernement de prendre "l'engagement de tout lire, d'être certain que ce soit pris en compte et que tout le monde l'entende".

D'alternatives en alternatives

Mus par la méfiance généralisée, les "gilets jaunes" ne se contentent pas de créer une alternative au site du "grand débat". Ils développent aussi leurs propres médias. Alors que leur mouvement est né sur Facebook, de plus en plus délaissent par ailleurs le réseau social de Mark Zuckerberg pour GJ-France, une application sur smartphone dont le code source est désormais ouvert.

Déjà disponible sur Android, et bientôt sur iOS et Windows, elle permet de recenser les "gilets jaunes" actifs sur le terrain ou encore de comptabiliser les soutiens au mouvement. "D'ici peu de temps", promettent ses concepteurs, elle permettra aussi, en parallèle du "vrai débat", de présenter un cahier de doléances avec un système de votes.