La ferme de Forge, une petite histoire de l'évolution du métier d'agriculteur

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Margaux Lannuzel , modifié à
Dans les années 1980, Isabelle de Radiguès et son mari sont venus de Belgique pour s'installer comme agriculteurs dans le Pays d'Auge. Plus de 35 ans plus tard, leurs terres sont exploitées par l'un de leurs fils, Nicolas, à la fois fier de son héritage et soucieux de se préserver davantage que ses parents. 
REPORTAGE

"Avant, là, il y avait un tas de maïs de six à huit mètres de haut. Vous imaginez ?" Honnêtement, en regardant l'emplacement vide, on a du mal. Sous un soleil printanier - "alors qu'il gelait la semaine dernière" -, Isabelle de Radiguès et son fils cadet, Nicolas, se souviennent sans nostalgie d'une époque révolue. Celle où la ferme de Forge, à Saint-Philbert-des-Champs (Calvados), comptait 100 à 150 vaches, élevées pour leur lait. Pour en parler et sans se concerter, mère et fils choisissent le même terme : "de l'esclavage". Bien loin de l'activité qu'ils connaissent aujourd'hui, après une petite révolution.  

Une ferme rachetée par un grand-père belge

Ces terres, Isabelle de Radiguès les connaît par cœur : l'agricultrice y travaille depuis 35 ans, explique-t-elle avec un léger accent…. belge. Son histoire normande a commencé en 1981, lorsque la ferme a été reprise par son mari, également originaire du plat pays. "Il ne venait pas du monde agricole et a dû batailler pour imposer son choix à ses parents." Pourquoi avoir choisi cette terre du Pays d'Auge, certes prospère, mais à des centaines de kilomètres de chez lui ? "Son grand-père l'avait achetée entre les deux Guerres, comme un investissement. Quand l'un des exploitants a décidé d'arrêter, il a pris sa place."

Un exemple loin d'être isolé, souligne Isabelle de Radiguès, qui égrène les noms à consonance flamande de ses voisins paysans. "Les agriculteurs ont servi de chair à canon, et lorsque la guerre s'est terminée, la région manquait de main d'œuvre." Beaucoup de Belges se sont alors installés dans cette région traditionnelle, vallonnée, humide et proche du port de Rouen, synonyme d'exportations facilitées. "Dans l'Eure, il y a même un village entier de paysans arrivés de Belgique avec le curé !"

"Financièrement, ça n'était pas facile"

La jeune femme rejoint son époux trois ans après son installation, et c'est dans la maison à colombages, principale bâtisse de l'exploitation, que naissent leurs quatre enfants, trois garçons et une fille. Le couple produit du lait - nécessitant une traite quotidienne et la culture de maïs, pour nourrir les bêtes - mais aussi des céréales, avec un ouvrier agricole. Il ouvre un premier gîte rural, dans un bâtiment inexploité de ses terres. De quoi "déborder" la mère de famille, pourtant pleine d'énergie… Le tout, souvent, sans parvenir à joindre les deux bouts. "Nous vendions chez Lactalis, et financièrement, ça n'était pas facile", commente pudiquement Isabelle de Radiguès.  

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© Margaux Lannuzel/Europe 1

Né en 1987, Nicolas se rappelle de cette course sans fin à la stabilité financière, jamais vraiment atteinte par ses parents. Mais aussi d'une fibre terrienne personnelle, dès le début de son enfance. "J'étais le seul sur le tracteur dès l'âge de 7 ans", témoigne-t-il, une main sur le vieux véhicule - nettement plus petit que ses successeurs modernes, mais gardé pour le souvenir. "Je crois qu'il n'est plus assuré", sourit-il. Pour le trentenaire, la question de la reprise de l'exploitation s'est donc posée naturellement. Mais pas à n'importe quel prix. 

Plus de vaches laitières mais une culture de céréales raisonnée 

Après avoir commencé des études de commerce - la branche suivie par ses deux frères et sa sœur -, le jeune homme a commencé par voir du pays : une année en Australie et une autre dans une ferme américaine du Dakota du Nord. "C'était très différent, il faisait -20°C l'hiver, on ne pouvait rien faire. Alors on faisait des activités autres que le travail. Par contre, au moment de la moisson, c'étaient des journées de 15 heures, pendant deux mois." Dans sa tête, l'idée germe : on peut être agriculteur sans consacrer 100% de son temps à son métier. 

En Normandie, la succession est officialisée au 1er janvier 2017. Le père de Nicolas est alors rentré en Belgique. Mais sa mère reste et l'aide, adhérant à un projet bien différent : plus de vaches laitières, mais des céréales - du blé, de l'orge, du colza notamment, cultivées en agriculture raisonnée. Une partie des 180 hectares de l'exploitation est louée à des "patatiers", producteurs de pommes de terre de Caen, une autre à un producteur de lin. "Mon mari voulait toujours s'étendre, c'était un truc assez typique des agriculteurs", souffle Isabelle de Radiguès. Son fils envisage désormais de vendre une partie de ses terres, les plus éloignées du cœur de la ferme. 

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© Margaux Lannuzel/Europe 1

"Nicolas s'est donné cinq ans, en se disant que si ça ne marchait pas, il arrêtait", raconte sa mère. À un an de l'échéance, le bilan est plus que positif. Pour acheter les machines modernes dont il avait besoin, le fils a investi en Coopérative d'utilisation du matériel agricole (Cuma), avec plusieurs paysans voisins, pour amortir les coûts d'entretien. Quinze jours par an, il utilise par exemple une imposante moissonneuse-batteuse, climatisée, avec un frigo sous le siège. "Ça n'a l'air de rien, mais à l'époque de mon père, il n'y avait même pas de fenêtres sur la machine. Tout était ouvert, et il rentrait à la maison tout noir." 

Grâce à la Cuma, les investissements ne pèsent déjà plus lourdement sur la comptabilité de l'exploitation. Comptabilité tenue exclusivement par Isabelle de Radiguès, qui sourit : "Je lui dis de mettre le nez dans le logiciel, s'il devait m'arriver quelque chose…"

"L'accompagner et faire en sorte qu'il prenne confiance"

En plus des chiffres, la quinquagénaire s'occupe des gîtes - désormais au nombre de trois -, mais aussi d'un des "plus petits cheptels de vaches allaitantes [élevées pour la viande, ndlr] de France", composé de 25 bêtes. "Elles ont du foin à volonté, si j'y vais à 7 heures ou à 10 heures, c'est pareil. Mais dans tous les cas, ça m'oblige à sortir." Mère et fils ne se voient pas tous les jours mais s'appellent tout le moins. "Mon boulot, c'est de l'accompagner et de faire en sorte qu'il prenne confiance." 

Installé dans un autre corps de ferme, à quelques centaines de mètres de là où il a grandi, Nicolas de Radiguès ne regrette "pas du tout" d'avoir abandonné le lait. Il travaille "entre zéro et vingt heures par jour", selon la période et le climat. "Avec les céréales, il y a moins d'astreinte quotidienne. Il faut juste être là pour observer - on ne peut pas prévoir un week-end dans deux semaines, au cas où il fasse beau." Certains jours d'hiver, il peut rester au chaud. Et sans la crise du Covid-19, le fils aurait confié l'exploitation à sa mère pour un premier voyage depuis son installation.