INFO EUROPE 1 - Affaire Ramadan : une plaignante contredite et de nouveaux témoignages sur l’"emprise"

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Europe 1 dévoile une contre-expertise technique allant à l'encontre du récit de la deuxième plaignante sur ses échanges avec l’islamologue, mais aussi des auditions d'autres femmes affirmant avoir été sous son "emprise". 
INFO EUROPE 1

Fin mai, une quatrième plainte a été déposée contre Tariq Ramadan pour viol, comme le révélaient Europe 1 et le JDD, dimanche. Mais outre ce nouvel élément, les investigations progressent autour des accusations des trois premières plaignantes françaises - une cinquième femme l'accuse en Suisse. Alors que l'islamologue est mis en examen dans deux de ces dossiers et placé sous contrôle judiciaire, Europe 1 révèle deux avancées des enquêteurs dans l'affaire :  une contre-expertise technique qui contredit la version de l'une des plaignantes, mais aussi des auditions réalisées par les policiers et qui interrogent sur la notion d’"emprise" qu’exercerait l’universitaire. 

Il y a d'abord ces SMS, qui avaient contraint Tariq Ramadan à reconnaître une relation sexuelle, qu’il dit consentie, après des mois de dénégations. Exhumés par Chrystelle*, la deuxième femme à porter plainte contre lui, sur un vieux téléphone portable, ces 255 messages étaient tronqués et dans le désordre. D’après les informations d’Europe 1, une contre-expertise informatique a pu en remettre certains dans l’ordre. Et contrairement à ce qu’elle soutenait, y compris devant les juges, ils ne datent pas d’avant le viol qu’elle dénonce.  

"Si je passais un mauvais moment je serais partie"

D’après nos informations, voici l’échange des 10 et 11 octobre 2009, soit les lendemain et surlendemain des faits dénoncés, tel que reconstitué par l’expert, et dont nous n'avons pas modifié l'orthographe :

- Chrystelle* : "[message tronqué] ..merci pour ces moments"

- Tariq Ramadan : "J’ai senti ta gêne, désolé pour ma "violence". J’ai aimé… Tu veux encore ? Pas déçue ?"

Puis, 2h30 plus tard, il envoie : "Tu n’as pas aimé, je suis désolé"

- Chrystelle* : "[…] l on apprend pas en 1 jours a jouer de son bel instrument mais on fait corps avec lui on peut exacerber ses limites et le rendre unique. Je ne sais même pas si je te plais, j ai eu peur de te le demander, j ai eu peur de ta réponse… je tiens à toi et tu me plais"

- Tariq Ramadan : “J’ai attendu tte la journee un message hier pour lire enfin des reproches et une deception… que veux-tu que je rajoute a ça… Ca me peine et c’est moche”

- Chrystelle* : "[tronqué] la prochaine fois comment m apprivoiser au maximum […] si je passais un mauvais moment je serais partie.. je suis restee et je t ai donnee plus qu a quiconque et ta peau me manque… tu m as manqué dès que j ai passé la porte […]"

"Une manipulation inacceptable de la justice"

"La partie civile a tenté de profiter de l’absence de date pour affirmer qu’ils avaient été envoyés un mois avant la rencontre. Ce complément d’expertise apporte la preuve objective de son mensonge. Ils sont bien postérieurs", commente auprès d'Europe 1 Me Emmanuel Marsigny, l’avocat de Tariq Ramadan, pour qui "toute l’accusation s’écroule définitivement".

Dénonçant une situation "gravissime" et une “manipulation inacceptable de la justice ”, l’avocat "attend du parquet et des juges qu’ils en tirent rapidement toutes les conséquences". En février dernier, il avait demandé sans succès le retrait de la mise en examen de son client.

De son côté, l’avocat de Chrystelle* Me Eric Morain ne remet pas en cause la validité de cette expertise, mais il estime que ces messages "ne changent rien". "Ma cliente regrette ne pas s’en être souvenue plus tôt, mais les phénomènes traumatiques de la mémoire sont connus", indique l’avocat, qui insiste : "ce sont l'emprise et la peur qui dictent ces messages, souvenons-nous qu’à cette époque-là, Monsieur Ramadan était invité partout, il allait voir le Pape, il était élu parmi les hommes les plus influents." 

"Il n’est pas un violeur"

Une aura qui apparaît dans un autre aspect du dossier, également révélé par Europe 1 : les témoignages de cinq femmes, que les enquêteurs ont identifiées à partir des quelques 800 photos "sexy" voire sexuellement explicites retrouvées dans les ordinateurs perquisitionnés chez Tariq Ramadan. Si une première femme, membre active de son comité de soutien, nie toute relation avec l’islamologue, deux autres assument parfaitement leur liaison. L’une, libertine assumée, indique même aux enquêteurs avoir réservé durant huit ans son "exclusivité" à Tariq Ramadan - qui le lui demandait -, avant d’être "lassée". Elle raconte également avoir rejoint le groupe de soutien à l’universitaire en juin dernier, car "pour [elle], il n’est pas un violeur".

Mais les auditions des deux dernières femmes questionnent, elles, la notion d’emprise. La première, âgée d’une trentaine d’années, relate deux rencontres à la fin de l’année 2015, après de nombreux échanges et alors qu’elle est fragilisée par le décès de sa mère : "il voulait tout savoir de moi". Lors d’un rendez-vous avec Tariq Ramadan à l’hôtel, cette jeune femme décrit des rapports sexuels très violents. "Cela ne me plaisait pas mais j’ai fait ce qu’il me demandait pour que cela s’arrête", explique-t-elle aux enquêteurs de la Crim’, en ajoutant : "j’étais prise dans quelque chose qui me dépassait". Interrogée sur le fait de retourner voir l’islamologue une seconde fois elle répond : "J’étais sous son emprise, il m’a fait culpabiliser."

"C'est d'un autre ordre qu'un viol physique"

La cinquième femme décrit, elle aussi, des échanges intenses au cours desquels elle  "raconte toute sa vie" sans que l’islamolgue ne se confie en retour. Elle le retrouve en mars 2016 à l’hôtel Crowne Plaza, place de la République, à Paris, et détaille une relation sexuelle qu’elle qualifie de "brutale", tout en confirmant qu’elle n’a rien manifesté, ni satisfaction ni désapprobation : "Je ne dis rien, j’ai eu peur à ce moment-là, c’est compliqué à expliquer."

Elle ne le reverra jamais, mais confie avoir continué à lui écrire : "J’étais très amoureuse, sous emprise, je voulais garder le contact." Interrogée par les policiers sur son consentement lors de cette relation sexuelle, elle laisse un silence de plusieurs secondes - qu’ils annotent au procès-verbal-, avant de répondre qu’elle était consentante. Puis interrogée sur son hésitation, elle répond : "ça reste Tariq Ramadan, ce n’est pas n’importe qui, c’est d’un autre ordre qu’un viol physique, ça va au-delà, il y a emprise, il y a un viol moral. Il a une telle emprise sur vous qu’on fait tout ce qu’il nous demande […] Il faudrait une autre infraction pour ce genre de personne."

"Il s’adapte aux personnes qu’il a en face de lui, il est passé maître dans l’art de manipuler, […] il va jusqu’à pousser une personne dans ses derniers retranchements", dit encore cette femme. Interrogée sur son point de vue sur l’affaire, dont l’essentiel est connu, comme les témoignages des plaignantes et leurs contradictions, elle indique : "C’est très difficile à expliquer, j’imagine que comme moi il est difficile d’être resté en contact avec lui après." Aucune des femmes entendues par les enquêteurs n’a souhaité déposer plainte.

*Le prénom a été changé

Europe 1
Par Salomé Legrand