EDITO - "Face à la crise de l'hôpital public, le gouvernement est perdu"

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Médecins, infirmières, étudiants et autres membres du monde hospitalier descendent dans la rue, jeudi, pour exiger davantage de moyens et d'effectifs. L'éditorialiste Nicolas Beytout décrit l'"improvisation" du gouvernement, "perdu", dans ce dossier extrêmement délicat de l'acte II du quinquennat Macron.
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Jeudi noir dans le monde hospitalier : des médecins aux aides-soignantes, des doyens aux étudiants, c'est tout un système à bout de souffle qui est appelé à manifester pour demander davantage de moyens et d'effectifs. Dans le même temps, le gouvernement peaufine un "plan de soutien" très attendu, mais ne parvient pas véritablement à traiter efficacement ce dossier, analyse sur Europe 1 l'éditorialiste de L'Opinion Nicolas Beytout. Pour lui, l'exécutif agit dans l'urgence pour éviter que les colères sociales ne s'agrègent.

"Le gouvernement est perdu et ne sait pas par quel bout attaquer le sujet de la crise de l'hôpital public. Depuis qu’Agnès Buzyn est arrivée à la tête de ce ministère des Solidarités et de la Santé, elle a déjà annoncé deux plans pour l’hôpital, dont un centré sur les urgences. En vain, la preuve : la grève touche cette fois tous les étages, tous les métiers de l’hôpital. Puisque jamais deux sans trois, Agnès Buzyn promet donc un nouveau plan pour la fin du mois, avec une hausse des budgets pour les hôpitaux.

Ce plan a été déclenché dans la plus parfaite improvisation. Car savez-vous ce que font les parlementaires, en ce moment ? Ils votent le budget de la Sécu, et donc le budget des hôpitaux. Le texte est actuellement au Sénat, à qui on demande de voter des enveloppes budgétaires qui seront modifiées avant même d’être appliquées. Les sénateurs sont furieux, et ils ont raison : c’est n’importe quoi. En fait, tout se passe comme si il fallait dans l’urgence désamorcer la grogne des hôpitaux avant les grèves des transports du 5 décembre."

Pour éviter que les colères et les grèves ne s’additionnent ?

"Exactement. Je ne sais pas si la menace est réelle, mais elle est dans toutes les têtes. Et si, à la moindre réforme, à la moindre décision du gouvernement, tout le monde a peur d’un dérapage, d’un conflit généralisé, alors gouverner devient impossible. En tout cas, faire des réformes globales devient impossible, ne serait-ce que parce que la réforme globale fait forcément des déçus, des gens qui se vivront comme des victimes.

C’est le cas par exemple pour la réforme des retraites. On verra bien le 5 décembre, mais à ce stade, je crains que la réforme ne soit infaisable. Connaissez-vous Richard Thaler et Daniel Kahneman ? Ce sont deux prix Nobel d’économie, et ils ont été récompensés à 15 ans d'écart pour leurs travaux sur les comportements en économie. Ils ont entre autres mis en lumière ce qu’on appelle "l’aversion à la perte". L’idée est très simple : ils ont démontré, expériences à l’appui, que perdre une chose, ou un avantage, rend deux fois plus malheureux que le fait de le gagner. Ainsi, lorsque vous avez un avantage ou une situation acquise qui vaut 100, il faut vous donner 200 pour que vous acceptiez de le lâcher. Prenons la réforme des retraites : quelques professions vont bien sûr y gagner, par exemple en sécurité, mais leur avantage sera ressenti comme ayant deux fois moins de valeur que ce que d’autres professions vont perdre.

Autrement dit, le mécontentement de quelques-uns pèsera deux fois plus lourd que l’éventuelle satisfaction de beaucoup. Et donc, dans un pays sous tension et qui se vit comme malheureux, c’est infaisable en l’état."

Europe 1
Par Nicolas Beytout