Références, pièges à éviter… Découvrez nos corrections des épreuves de philosophie du bac 2019

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Les épreuves de philosophie du baccalauréat version 2019 sont terminées pour les filières générales et technologie. Michel Eltchaninoff, de l'équipe de "Philosophie Magazine", s'est prêté pour nous au jeu des corrections.

Ça y est, les copies sont rendues ! Lundi matin, près de 740.000 candidats au baccalauréat ont planché sur les épreuves de philosophie. Ont-ils utilisé les auteurs à bon escient ? Ont-ils employé les bons concepts ? Leur argumentaire répond-il au sujet ? Il est trop tard pour changer les choses mais pour vous aider à vous faire une idée, Europe 1 a demandé à Michel Eltchaninoff, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, de s'essayer à une correction de certains sujets de dissertation 2019.

"Ce sont des sujets hyper classiques, qui sont même parfois tombés il y a quelques années", analyse d'abord Michel Eltchaninoff. "Normalement, si on a bien suivi les cours pendant l‘année, il n'y a pas de surprise", poursuit-il. Et de souligner : "D’habitude, il y a des messages subliminaux (par rapport à l'actualité, ndlr). Là, ce n'est pas le cas dans les dissertations. Mais, dans les textes, en revanche, on peut en trouver. Vous avez, par exemple, un texte de Hegel, sur la loi naturelle et la loi humaine, avec laquelle on peut ne pas être d’accord. Cela peut faire penser aux 'gilets jaunes', à la révolte contre la loi. Vous avez aussi un texte de Leibniz sur l'illusion : en subliminal, il traite des 'fake news', des théorie du complot"... 

Série L (coefficient 7) : À quoi bon expliquer une oeuvre d'art ?

Pour la série L, nous avons choisi de faire plancher notre correcteur du jour sur le sujet 2, un exercice de dissertation. "Il fallait d'abord exposer le problème. Une oeuvre d’art, on a envie de parler, de partager, et tout simplement de comprendre. Et en même temps, lorsque l'on fait ça, ne passe-t-on pas à côté de l’essentiel ? Du beau ?", expose Michel Eltchaninoff

Il s'agit, également, de faire attention à tous les termes, y compris le "à quoi bon". "D'où ma première partie, où je répondrai 'à pas grand chose' à la question posée par le sujet. Dans l'art, chacun voit des choses différentes. Prenez Notre-Dame : pour certain, cela évoque la foi, d'autre, du gothique, etc. Donc expliquer pourrait ne pas avoir trop de sens." 

Le philosophe ferait ensuite sa deuxième partie avec Kant, selon qui, même si on ne peut pas expliquer, on ne peut s'empêcher de porter un jugement ."Lorsque l'on trouve quelque chose beau, on a envie que cela le soit pour tout le monde. Selon Kant, le beau, c’est ce qui plaît universellement. Une œuvre d’art, on peut donc essayer, sans forcément y parvenir, d'expliquer en quoi c’est beau pour tout le monde."

Pour sa troisième et dernière partie, Michel Eltchaninoff fait intervenir Hegel. Selon le philosophe allemand, expliquer, c'est déplier. "Parfois, on met un mot, un nom, sur un sentiment au fond de soi. Et selon Hegel, tant que l'on n'a pas vu une œuvre d’art qui provoque cet effet, on ne ressent pas vraiment ces sentiments. Il est alors intéressant d'expliquer une œuvre d’art pour mieux se comprendre soi-même", poursuit notre analyste. 

Fallait-il nécessairement citer Kant ou Hegel pour réussir ? "Il n'y a pas de règle, pas de case à cocher", répond Michel Eltchaninoff. Quid des références populaires ? "Il n’y a pas d’interdit, mais il faut avoir à l’esprit que le correcteur doit savoir de quoi il parle. Citer Victor Hugo est donc plus simple que PNL. Il faut bien expliquer de quoi ça parle."

Série économique et sociale (coefficient 4) : La morale est-elle la meilleure des politiques ?

Pour la série ES, Michel Eltchaninoff s'est confronté au sujet 1. "Pour commencer, l'important est de développer le problème. Il s'agit d'expliquer pourquoi on a besoin de la philosophie et de faire une dissertation pour répondre à ce problème". Dans ce cas, on pourrait penser qu'un politique doit être quelqu'un de moralement bon. Que c'est une évidence. "Pourtant, avec la morale, les bons sentiments, on peut mener une politique désastreuse", pointe le philosophe. "Ensuite, il s'agit d'exposer une idée, de montrer pourquoi elle n'est pas suffisante, puis une autre idée dans une deuxième partie, etc.", développe le rédacteur en chef de Philosophie magazine.

Dans sa première partie, notre correcteur parlerait du Bien, qui est toujours une affaire de morale. Selon certains philosophes, dont Platon, en politique, il faut d'abord définir ce qu’est le Bien, pour ensuite l’appliquer. Il y a d'abord une définition de la Justice à trouver, avant de l'appliquer dans un cadre politique. 

Mais il y a ensuite un problème à soulever, précise Michel Eltchaninoff . Et de citer Machiavel, selon qui "il y a plein de gens qui ont de bonnes intentions, de beaux rêves. Mais cela ne se passe pas toujours comme ça. Il faut jouer avec l'entourage, le contexte, l'opinion… Et le politique doit parfois être dur"... 

Peut-on s'arrêter là pour autant ? Pas pour notre philosophe. "Ce serait atroce de dire qu’il n'y a aucun lien entre morale et politique. Il ne faut ni se prendre pour un ange, ni un salaud, mais mixer les deux. Kant, par exemple, a écrit un livre sur la paix. Il explique bien que cela ne marchera pas tout de suite, à cause des guerres. Mais il faut toujours avoir ça en ligne d’horizon. Lorsque l'on a toujours les yeux rivés sur l'horizon du bien, on s'en rapproche."

Avec un tel sujet, la tentation peut être grande de multiplier les références à l'actualité. Mais attention, cela peut être un terrain glissant. "Si on explique bien, ça passe très bien. On ne peut pas dire 'comme on l’a vu avec les gilets jaunes, il n'y a pas de morale en politique'. En revanche, si vous parlez des violences policières, de la complexité de la situation, si vous demandez : 'est-ce que l’ordre vaut le prix de perdre un œil ?' Ça peut marcher". Selon notre correcteur, cela peut aider à "montrer que l’on fait le lien entre ce que l’on apprend en cours et la réalité. Mais il faut rester dans la philo. Il faut argumenter. C’est ce qu’on demande aux gens."

Série S (coefficient 3) : Reconnaître ses devoirs, est-ce renoncer à sa liberté ?

Pour la filière S, enfin, nous nous sommes intéressés au sujet numéro 2. Avec cet intitulé également, il s'agit de faire attention aux mots… Et pourquoi pas de jouer avec leurs différents sens ? "Reconnaître a deux sens : 'je remarque, je reconnais que c’est ceci ou cela'. Ou alors reconnaître ses erreurs, admettre, intérioriser. Quant au devoir, il faut se demander : duquel parle-t-on ? Devoir civique ? Moral ? Religieux ?", questionne Michel Eltchaninoff. 

Dans une première partie, on peut donc admettre qu'accepter les devoirs que l'on nous impose, c’est renoncer à une liberté. Et renoncer à payer ses impôts pour refuser de financer une guerre, c’est préserver sa liberté, par exemple : c'est le choix qu'a fait le philosophe américain Henry David Thoreau, qui ne souhaitait pas soutenir son pays dans une guerre face au Mexique.

Mais on peut aussi "obéir aux lois sans être dupe", poursuit Michel Eltchaninoff, qui développe alors le propos de sa deuxième partie. "On respecte les lois mais, comme dit Pascal, sans considérer que celui qui nous dirige est meilleur que nous, qu'il est un surhomme. On ne renonce pas à sa liberté intérieure". 

Mais n'y a-t-il pas des devoirs qui nous rendent libres ? Ce sera l'objet de la troisième partie. "Ce qui est important, ce sont les devoirs que l’on construit pour soi, ne pas mentir, ne pas voler, tuer... Ce devoir-là, librement créé, fait partie de notre liberté. Dans ce cas-là, ce n’est pas renoncer à sa liberté. Là encore, on peut citer Kant", expose le rédacteur en chef de Philosophie magazine.

"On ne sait jamais à l'avance si l'on a échoué ou non." Michel Eltchaninoff tient à adresser un message rassurant aux candidats qui s'interrogent sur leurs copies. "On ne sait jamais à l’avance si l'on a échoué ou non. Parfois, il y a du hasard. Parfois, on se sous-estime, parfois on se sur-estime. Ce qu'il est important de dire, c'est que la correction n’est pas une loterie. Les correcteurs jugent sur la rigueur de l’argumentation, un peu sur les connaissances. Mais ils ne se disent pas : ‘Je ne suis pas d’accord alors je mets une mauvaise note’. Si vous êtes sûr d’avoir réussi à construire quelque chose, pensez à l’épreuve suivante".