Affaire Benalla : "J'ai la sensation d'avoir été utilisé, d'avoir servi de fusible", dénonce Chokri Wakrim

, modifié à
  • A
  • A
Voir la vidéo sur Dailymotion
Partagez sur :
Europe 1 a interrogé le militaire, accusé notamment d'être impliqué dans le contrat négocié par Alexandre Benalla avec un oligarque russe. Ce qu'il nie formellement, affirmant avoir été "utilisé" et pointant les conséquences de cette affaire sur son quotidien. 
TÉMOIGNAGE EUROPE 1

"Aujourd'hui, j'essaie de me reconstruire." Un an après les premières révélations du Mondesur les violences de la place de la Contrescarpe, Europe 1 a interrogé en exclusivité l'un des protagonistes dont le nom revient fréquemment dans l'un des désormais multiples volets de "l'affaire Benalla".

Chokri Wakrim, 35 ans, militaire, a été accusé d'avoir aidé l'ancien collaborateur d'Emmanuel Macron à dissimuler son coffre-fort personnel, introuvable lors de la perquisition des enquêteurs, mais aussi d'avoir participé à la négociation de contrats de sécurité privés avec des oligarques russes. Entendu deux fois par les enquêteurs comme témoin mais jamais mis en examen, il nie ces faits et pointe les conséquences de l'affaire sur sa vie personnelle. 

"Il reste un poste à pourvoir à Monaco si tu veux"

Chokri Wakrim et Alexandre Benalla se rencontrent en "2014-2015". "Il était salarié d'une boîte de sécurité reconnue à Paris, avant qu'il ne soit en poste à l'Elysée", explique le premier à propos du second. Selon lui, les deux hommes se perdent ensuite de vue pendant quatre ans. "Je retombe sur Monsieur Benalla à l'été 2018, par des amis qui sont dans son milieu professionnel, des militaires ou d'anciens militaires." À ce moment-là, Chokri Wakrim, déçu par une hiérarchie qui ne tient pas les engagements de ses prédécesseurs sur sa carrière, souhaite quitter l'armée. "On se retrouve dans un bar. (...) Il me dit : 'il reste un poste à pourvoir à Monaco, si tu veux'. (...) Et il me met en relation pour travailler sur ce qu'on appellera 'le contrat russe'."

Pendant trois mois, le militaire est alors "salarié d'une société qui a pignon sur rue", la société Velours. "Ma mission était de protéger trois enfants, des triplés", affirme-t-il. "Sur mon contrat de travail, il n'est pas indiqué le nom de famille de la personne que j'ai protégée. Donc en aucun cas je n'ai rencontré monsieur Makhmoudov, en aucun cas je ne suis parti en Russie et en aucun cas je n'ai négocié ce contrat de sécurité." Après avoir consulté ce contrat, Europe 1 est en mesure de confirmer qu'il prévoit pour seule mission "la supervision de l'ensemble des dispositifs humains et techniques de sécurité d'une famille désignée", sans plus de détails. 

"Ça a été une reconversion classique, qui à un moment donné, où je voulais quitter l'armée, m'a permis de rebondir immédiatement et de ne pas être en attente de retrouver un travail", poursuit Chokri Wakrim. Mais à l'issue de son CDD, le militaire est obligé de réintégrer l'état-major opérationnel qui l'employait, sa démission ayant été refusée. Il est sanctionné de 5 jours d’arrêts et 3 mois avec sursis pour avoir occupé un double emploi sans autorisation mais d'octobre 2018 à février 2019, il exerce à nouveau ses fonctions. "En février, les articles sortent, et à partir de ce moment-là, tout s'enchaîne", affirme-t-il. 

"Est-ce qu'on m'entend dans ces audios ? Non, on ne m'entend pas"

"Les articles" sont alors publiés par Mediapart et se basent sur des enregistrements d'une conversation entre Alexandre Benalla et Vincent Crase, datés du 26 juillet 2018, alors que leur contrôle judiciaire interdisait aux deux hommes, mis en examen pour leur implication présumée dans les violences du 1er mai, de se rencontrer. Chokri Wakrim, alors en couple avec la cheffe du groupe de sécurité du Premier ministre (GSPM), est soupçonné d'avoir assisté à cette conversation, voire de l'avoir enregistrée. 

"Je n'ai pas assisté à cette rencontre", martèle-t-il aujourd'hui. "On ne parle pas d'un service de police qui indique que potentiellement cette rencontre a eu lieu chez moi. C'est un journaliste qui suppose, qui met du conditionnel (...). Le doute a pu s'installer à partir du moment où monsieur Benalla est venu, à ma demande, m'aider à déménager, à récupérer des affaires chez ma compagne du moment, car on était en pleine séparation. Il est venu à ma demande le 30 ou le 31 (et seul!) et ça s'est transformé dans la presse en : 'il est venu avec Vincent Crase, le 26'. C'est malhonnête." Et d'appuyer : "Est-ce qu'on m'entend dans ces audios ? Non, on ne m'entend pas." 

Chokri Wakrim ne nie en revanche pas avoir côtoyé Alexandre Benalla lorsque l'affaire a éclaté, à l'été 2018. "Je vois une personne qui est en détresse, (...) je lui apporte mon soutien moral, mon soutien amical", explique-t-il, assurant l'avoir notamment conduit chez "Mimi" Marchand, personnalité influente de la presse people, dont il nous présente la carte de visite et au dos de laquelle figurent les détails d’une voiture louée pour que Benalla puisse se déplacer. "C'était un soutien par camaraderie. Le seul fait qu'on lui reprochait, c'était la Contrescarpe. Tout le monde le soutenait, même le Président. Je n'ai aucun honte à l'avoir soutenu." 

"Je ne connaissais même pas son adresse"

Pour autant, le militaire dément toute implication dans le déplacement des coffres-forts mentionnés par Alexandre Benalla devant les enquêteurs, mais disparus avant que ceux-ci ne perquisitionnent son domicile. "Je n'en connaissais même pas l'existence avant qu'on en parle dans les médias", assure-t-il. "J'étais de permanence à Villacoublay, sur une enceinte militaire, avec un autre sous-officier." Fournis à Europe 1, les cahiers d'émargement et tableaux de service correspondant aux dates où les coffres se sont volatilisés montrent en effet la signature de Chokri Wakrim, ainsi que celle d'un autre militaire. 

"S'il me l'avait demandé, je ne l'aurais pas fait, soyons clairs", appuie le trentenaire. "Je ne connaissais même pas son adresse", illustre-t-il. "Aujourd'hui, j'essaie de me reconstruire, je suis en arrêt maladie. J'ai la sensation d'avoir été utilisé, d'avoir servi de fusible. J'ai été mis au placard, on a brisé ma carrière", lâche-t-il. 

Déplorant "des conséquences énormes pour [sa] famille et pour [sa] compagne de l'époque", le militaire indique encore avoir fait l'objet de "menaces concrètes"."Le plus important pour moi, c'est de laver mon honneur, car la seule chose que j'ai faite, c'est d'être le dernier salarié recruté dans ce contrat russe et d'avoir aidé par camaraderie monsieur Benalla, sans délit. Ça a été un moment terrible pour moi."

Europe 1
Par Salomé Legrand, avec Margaux Lannuzel