Qu’a-t-on encore à apprendre sur la Lune ?

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La Chine a réussi l’alunissage d’un module sur la face cache de notre satellite. Une première qui pourrait éclaircir les derniers mystères de la Lune et relancer la conquête spatiale.
CINQ CHOSES À SAVOIR

Un "nouveau chapitre dans l’exploration de la Lune par l’humanité", voilà comment l’Administration spatiale nationale chinoise (CNSA), a qualifié l'arrivée réussie de Chang’e-4, premier module à se poser sur la face cachée de la Lune. Jamais Américains et Européens ne s’étaient aventurés sur cette partie du satellite de la Terre. Pourtant, la Lune renferme encore de nombreux mystères, notamment sur les origines de la Terre et de l’univers.

Pourquoi la Chine a-t-elle envoyé un module sur la Lune ?

Longtemps en retard dans la lutte pour la conquête spatiale, la Chine a progressivement comblé son retard sur l’Europe et les États-Unis. L’alunissage sur la face cachée de la Lune est donc un coup de force très symbolique. "C’est plus une démonstration de force technologique qu’une véritable avancée scientifique", estime Alain Cirou, spécialiste espace d’Europe 1. "La Chine montre qu’elle est capable de réaliser une 'première', de faire ce que personne n’avait jamais fait. Symboliquement, cela revient à planter un drapeau chinois sur la face cachée."

Dès son arrivée, Chang'e 4 a envoyé de première photos de la face cachée de la Lune / HANDOUT / CHINA NATIONAL SPACE ADMINISTRATION / AFP

Au-delà de l’impact politique, Chang'e 4 doit quand même remplir quelques missions scientifiques d’importance. L'engin doit notamment mener des études portant sur les basses fréquences radio, les ressources en minéraux et la culture des pommes de terre et d'autres plantes. "Les informations collectées serviront également à la future base lunaire que Pékin veut construire, ainsi qu'aux activités scientifiques sur la face cachée de la Lune", a expliqué Chen Lan, analyste pour GoTaikonauts.com, site internet spécialisé dans le programme spatial chinois.

Pourquoi l’Europe et les États-Unis ne sont pas allés sur la face cachée de la Lune ?

Longtemps en pointe dans le domaine de l’exploration lunaire, les États-Unis et l’Europe se sont laissé, cette fois, dépasser par la Chine. Pas forcément une surprise pour Alain Cirou. "Le moteur de l’exploration de la Lune, il y a 50 ans, c’était la compétition entre l’Est et l’Ouest. Quand les États-Unis ont posé le pied sur la Lune puis développé les missions, la course a pris fin. Aujourd’hui, pour l’ESA et la NASA, il n’y a plus d’enjeu", estime notre spécialiste.

Par ailleurs, il y a le coût. "On estime que le programme Apollo a coûté à l’époque l’équivalent de 150 milliards de dollars aujourd’hui", rappelle Alain Cirou. Des sommes devenues impossibles à débloquer pour les économies occidentales, même si, contrairement à Barack Obama, Donald Trump souhaite relancer la conquête de l’espace. Mais la Chine est désormais le seul pays capable d’investir des milliards dans son programme spatial, piloté par l'armée. Elle place notamment des satellites en orbite, pour son compte (observation de la Terre, télécommunications, système de géolocalisation Beidou) ou pour d'autres pays.

Que reste-t-il à apprendre sur la Lune ?

La Lune en elle-même ne présente pas un grand intérêt scientifique, sa composition biologique étant connue depuis longtemps. "Sur les douze hommes qui ont marché sur la Lune, un seul était un scientifique : Harrison Schmitt, un géologue embarqué dans la dernière mission, Apollo 17", souligne Alain Cirou. "De nos jours, la Lune n’est pas vraiment un sujet d’étude chez les astronomes."

Étudier la formation de l’univers. En réalité, la Lune est une sorte de relais, un intermédiaire qui peut fournir des informations sur d’autres sujets, à commencer par la formation de l’univers. "L’un des derniers mystères réside sur l’origine de la Lune. On sait juste qu’elle est née de la collision entre un objet de la taille de Mars et la Terre", explique Alain Cirou. En apprendre plus sur la formation de la Lune permettrait donc d’en savoir plus sur la Terre telle qu’elle était il y a quatre milliards d’années, et donc sur l’origine du système solaire.

" L’histoire du système solaire est enfermée dans les roches de la face cachée "

Or, la face cachée de la Lune pourrait être riche en informations. Dans ses "jeunes" années, la Lune (comme la Terre) a été frappée à de multiples reprises par des astéroïdes qui ont contribué à sa formation. Les marques de ces impacts, rares et lisses sur la face observable à cause d’éruptions volcaniques qui ont déposé une couche de magma, sont plus nombreuses et variées sur la face cachée, bien plus accidentée. Les scientifiques espèrent en apprendre plus sur cette variation entre les deux faces.

Surtout, ils s’attendent à trouver, dans les roches présentes sur la face cachée, des traces d’astéroïdes très anciens. Indirectement, étudier la biologie de la Lune peut donc livrer de précieuses données sur la naissance de la Terre et des planètes qui l’entourent. "L’histoire des débuts du système solaire est enfermée dans les roches de la face cachée", a assuré au New York Times Briony Horgan, planétologue à la Purdue University, aux États-Unis.

D’autres avancées scientifiques sont-elles envisageables ?

Un autre objectif majeur de Chang'e 4 est de vérifier une hypothèse dans laquelle les scientifiques placent beaucoup d’espoir. "La face cachée devrait être très calme, ce qui n’est pas le cas de la face visible, 'polluée' par tous les bruits électroniques émis sur Terre. L’autre face pourrait donc se révéler être un terrain d’exploration radio idéal", explique Alain Cirou.

" Nous pourrions entendre un distant écho du Big Bang "

Si cette hypothèse est validée, la mission chinoise ouvrirait donc la voie à l’installation d’une base d’étude des fréquences radio, utilisées par les astronomes pour repérer et analyser les trous noirs par exemple. "Nous pourrions même entendre un distant écho du Big Bang et voir l’univers tel qu’il était avant la formation des premières étoiles", s’enthousiasme Heino Falcke, radioastronome à l’Université Radboud de Nimègue, aux Pays-Bas, interrogé par le New York Times.

Enfin, Chang’e-4 emporte des plants, notamment de pomme de terre et de fleurs, pour étudier leur culture sur la Lune. C’est la première fois qu’une serre sera mise en place sur une autre planète, avec des conséquences potentiellement porteuses d’espoir pour l’avenir. "C’est un pas en avant pour préparer les astronautes à retourner sur la Lune plus longtemps que quelques heures", avance auprès du New York Times Anna-Lisa Paul, scientifique spécialisée dans l’horticulture à l’Université de Floride.

Et après ?

La Lune n’est qu’une étape dans le programme spatial chinois. Après Chang’e 4, un autre robot doit venir récupérer les échantillons et la mini-serre afin de pousser plus loin les analyses. Par la suite, "la Chine a tout un plan de prévu", selon Alain Cirou, à commencer par "l’envoi de taïkonautes sur la Lune" pour y établir une base lunaire. La mission actuelle servira aussi pour le futur programme chinois d’exploration de Mars, prévu en 2021 avec l’envoi d’un robot similaire à celui qui s’est posé sur la Lune.

Le géant asiatique a par ailleurs dévoilé en novembre une réplique de sa première grande station spatiale ("Palais céleste") qui devrait être opérationnelle aux alentours de 2022. Elle devrait devenir la seule station à évoluer dans l'espace après la retraite programmée en 2024 de l'ISS -- qui associe États-Unis, Russie, Europe, Japon et Canada.