Terrorisme : après l'attentat de Trèbes, la position de Macron est-elle tenable ?

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Emmanuel Macron est confronté au premier attentat terroriste commis sur le sol français depuis son élection.
Emmanuel Macron est confronté au premier attentat terroriste commis sur le sol français depuis son élection. © LUDOVIC MARIN / POOL / AFP
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Le président de la République a jusqu'ici essentiellement analysé le terrorisme sous le prisme sociologique, refusant d'entrer dans un bras de fer idéologique. Mais l'opposition, ainsi que certaines voix de la majorité, le poussent à changer de braquet.

Élu il y a dix mois, Emmanuel Macron s'est retrouvé vendredi confronté à ce qui semble attendre, inexorablement, tous les responsables politiques successifs au pouvoir : le choc d'un attentat terroriste, la sidération, la douleur, suivis, inévitablement, des polémiques. Et parce qu'il a toujours été le tenant d'une position relativement originale, préférant analyser les phénomènes de radicalisation sous le prisme sociologique, le président actuel se retrouve sous un feu nourri de critiques.

"Coupable naïveté". L'opposition de droite s'est rapidement emparée des attaques commises dans l'Aude par Radouane Lakdim, franco-marocain de 25 ans fiché S depuis 2014, pour remettre sur la table des propositions qu'elle formule à intervalles réguliers. Notamment la rétention administrative des Français fichés S surveillés pour radicalisation et l'expulsion des étrangers dans ce cas. Laurent Wauquiez, président des Républicains qui fut l'une des premières personnalités à formuler cette demande, a également réclamé lundi "que l'état d'urgence soit rétabli". "Je demande solennellement à Emmanuel Macron de sortir de sa coupable naïveté et d'avoir enfin le courage de prendre les mesures qui s'imposent pour protéger les Français", a martelé le président de la région Auvergne-Rhône-Alpes.

" Le terreau sur lequel les terroristes ont réussi à nourrir la violence, à détourner quelques individus, c'est celui de la défiance. "

Sociologie vs. idéologie. Si les procès en laxisme à l'égard du pouvoir en place sont monnaie courante de la part de l'opposition après un attentat terroriste, ils se teintent d'un accent particulier lorsque c'est Emmanuel Macron qui est visé. Car jusqu'ici, ce dernier a adopté une position peu répandue, plus sociologique qu'idéologique, vis-à-vis des phénomènes de radicalisation islamiste. Après les attentats du 13 novembre 2015, celui qui était à l'époque ministre de l'Économie avait assumé une "part de responsabilité" de la France dans le "terreau" sur lequel le djihadisme avait pu prospérer. "Le terreau sur lequel les terroristes ont réussi à nourrir la violence, à détourner quelques individus, c'est celui de la défiance", estimait alors Emmanuel Macron. "Nous sommes une société dont, au cœur du pacte, il y a l'égalité. Nous avons progressivement abîmé cet élitisme ouvert républicain qui permettait à chacune et chacun de progresser. Nous avons arrêté la mobilité" sociale.

"Excuse sociale". Autrement dit : c'est parce que la société française est incapable de garantir les chances de progression de chacun de ses citoyens que certains, se sentant exclus, se radicalisent. "Je ne suis pas en train de dire que tous ces éléments sont la cause première du djihadisme", nuançait Emmanuel Macron. "Mais il y a un terreau, ce terreau est notre responsabilité." À l'époque déjà, ce discours tranchait nettement avec celui du Premier ministre en exercice, Manuel Valls, agacé par "ceux qui recherchent des excuses sociologiques ou culturelles" car "expliquer le djihadisme, c'est déjà vouloir un peu excuser".

" Macron se trompe tragiquement de diagnostic sur la barbarie islamiste, lorsque pour l'expliquer il met en avant le chômage ou les discriminations. "

Sans surprise, aujourd'hui, ce discours est jugé intenable par l'opposition. Pour Laurent Wauquiez, Emmanuel Macron "se trompe tragiquement de diagnostic sur la barbarie islamiste, lorsque pour l'expliquer il met en avant le chômage ou les discriminations. Ces propos sont non seulement insupportables, mais ils sont surtout irresponsables, parce qu'ils aboutissent à mettre en avant l'excuse sociale au lieu de prendre les mesures sécuritaires qui s'imposent." Mais les dents grincent aussi au sein de la majorité. Manuel Valls, qui ne semble pas plus convaincu qu'avant des bienfaits de la sociologie, prône désormais une "interdiction du salafisme".

La guerre idéologique n'aura pas lieu. Ce faisant, le député de l'Essonne, "apparenté" à la majorité, place la lutte contre le terrorisme sur le terrain de la bataille idéologique. Il faudrait selon lui ne pas se contenter des réponses sécuritaires traditionnelles –en améliorant les services de renseignement ou renforçant les effectifs policiers par exemple- mais combattre pied à pied un "islam politique" en réaffirmant les valeurs françaises, seul moyen de vaincre le terrorisme.

Ce qu'Emmanuel Macron a toujours refusé de faire. D'abord parce qu'il n'attribue pas les mêmes causes à la radicalisation. Mais aussi parce que le président garde une vision de la laïcité dite "ouverte", qui s'en tient à la stricte application de la loi de 1905. Le chef de l'État avait par exemple renoncé à faire un grand discours sur la question en janvier. "Pour lui, ce n'est pas un sujet car cela ne pose pas de problème, il n'y a pas besoin de changer la loi", explique le député Pacôme Rupin. "Le seul problème, c'est qu'aujourd'hui il y a souvent une confusion entre laïcité et laïcardisme." Mais cette doctrine, et ce silence, sont un nouvel angle d'attaque pour les responsables qui attendent une réponse politique à la question du terrorisme.

Lien entre immigration et terrorisme. De la même manière, les positions défendues par Emmanuel Macron sur les réfugiés pendant sa campagne lui reviennent aujourd'hui en pleine figure. Car l'opposition n'hésite pas à faire un lien très clair entre l'immigration et le terrorisme. Vendredi, pendant l'attentat, le président assistait à un Conseil européen avec la chancelière allemande, Angela Merkel. Et a réagi aux événements juste après, ce qui a ulcéré Marine Le Pen. "Macron réagit à un attentat islamiste commis par un étranger aux côtés de celle qui a ouvert l'Europe à une vague migratoire sans précédent", a tweeté la présidente frontiste. Cette affirmation est fausse, puisque Radouane Lakdim n'est pas étranger mais bien un binational franco-marocain. Mais qu'importe : l'idée fait son chemin et l'opposition construit l'image d'un chef de l'État laxiste et dépassé par la situation.

Contre la politique du "coup de menton". Dans ce contexte, il reste à savoir la stratégie qu'adoptera Emmanuel Macron dans les semaines à venir, au-delà de la tonalité de la cérémonie d'hommages de mercredi. Pour celle-ci, le mot d'ordre sera nécessairement d'appeler les Français à faire bloc. Mais ensuite ? Le président va-t-il renoncer à son vœu de silence pour s'exprimer sur la laïcité ? Rompre avec son analyse qui attribue à la radicalisation religieuse des causes, entre autres, socio-économiques ? Au sein de la majorité, la jeune garde aurait plutôt tendance à pousser le président à se montrer constant. "La politique du coup de menton n'apporte jamais rien de très positif", note dans L'Opinion Aurélien Taché, député du Val d'Oise auteur d'un rapport sur l'intégration des immigrés.