Nouvelle-Calédonie : à un an du référendum, une "société très clivée"

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La Nouvelle-Calédonie votera pour ou contre son indépendance à l'automne 2018.
La Nouvelle-Calédonie votera pour ou contre son indépendance à l'automne 2018. © LIONEL BONAVENTURE / AFP
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Spécialiste de l'histoire de la France dans le Pacifique, Sarah Mohamed-Gaillard revient sur les causes et les enjeux du référendum d'autodétermination en Nouvelle-Calédonie.
INTERVIEW

Edouard Philippe se rend en Nouvelle-Calédonie à partir de vendredi. Un déplacement qui donne le coup d'envoi de la campagne pour le référendum d'autodétermination. Prévu à l'automne 2018, ce scrutin doit permettre aux Calédoniens de se prononcer sur le maintien du "Caillou" dans le giron français, ou l'obtention de son indépendance.

Une situation très spécifique pour un territoire ultramarin qui l'est tout autant, comme l'explique Sarah Mohamed-Gaillard, spécialiste de l'histoire de la France dans le Pacifique et maîtresse de conférences en histoire contemporaine à l'Inalco (Institut national des langues et civilisations orientales).

Pourquoi un référendum d'autodétermination maintenant en Nouvelle-Calédonie ?
Sarah Mohamed-Gaillard : La question de l'indépendance est centrale en Nouvelle-Calédonie depuis qu'elle a clairement été posée par les partis indépendantistes en 1975. Il y a déjà eu des référendums d'auto-détermination dans les années 1980 en Nouvelle-Calédonie, au moment où l'archipel était quasiment au bord de la guerre civile. Ils ont été, pour la plupart, boycottés par les indépendantistes qui considéraient que seuls les Kanaks, reconnus comme le peuple premier de Nouvelle-Calédonie, devaient avoir le droit de s'autodéterminer.

En 1988, les accords de Matignon sont signés entre indépendantistes et anti-indépendantistes. L'idée est alors de se dire que le sujet de l'indépendance prend toute la place du champ politique et empêche de parler de projets de société ou économiques. Les deux camps acceptent donc de repousser la question dix ans plus tard, afin de se laisser le temps de mettre en place des politiques diverses afin de rapprocher une société très clivée.

Dix ans plus tard, la question d'un référendum se pose donc de nouveau. Le leader anti-indépendantiste Jacques Lafleur estime néanmoins que ce n'est pas une bonne idée d'organiser immédiatement un référendum qui sera forcément un "couperet". Les indépendantistes le rejoignent et l'accord de Nouméa est signé en mai 1998. Il reconnaît notamment la part sombre de l'histoire coloniale de la Nouvelle-Calédonie, et prévoit un référendum d'autodétermination entre 2014 et 2018. D'où l'échéance électorale de l'an prochain.

Un statut très particulier

La Nouvelle-Calédonie est une collectivité d'outre-mer spécifique, puisqu'elle possède un statut sui generis, c'est-à-dire différent de tous les autres territoires ultramarins. Elle dispose de prérogatives très étendues, notamment une certaine autonomie politique, avec une conception restrictive du droit de vote (il faut résider depuis un certain temps sur le territoire pour pouvoir voter aux élections provinciales). En matière de droit du travail, de commerce extérieur, de réglementation des hydrocarbures ou encore d'enseignement, la Nouvelle-Calédonie a bénéficié de larges transferts de compétences de la part de l'État, qui ne garde la main que sur les fonctions régaliennes.

Comment expliquer les clivages au sein de la population calédonienne et la violence des années 1980 qui ont débouché sur les accords de Matignon ?
La cohabitation entre les Kanaks, la population première, et les colons a toujours été difficile car la Nouvelle-Calédonie est une colonie de peuplement. C'est la seule colonie de peuplement française avec l'Algérie. La ségrégation a longtemps été très forte, il y a donc un ressentiment très important du côté Kanak. On retrouve chez les jeunes une volonté marquée d'être reconnus, notamment pour leur culture, de pratiquer leur langue, etc.

Assez logiquement, le mouvement indépendantiste est bien plus fort dans cet archipel que dans d'autres territoires ultramarins comme la Guadeloupe ou la Martinique. Il y a en outre des constellations de partis indépendantistes qui ont su s'allier pour former le Front indépendantiste en 1979, puis le Front de libération national kanak socialiste (FLNKS) en 1984.

La politique menée à Paris n'a pas non plus toujours apaisé la situation…
Les indépendantistes espéraient beaucoup de l'élection de François Mitterrand en 1981. Et cette énorme attente a été frustrée. Certes, un nouveau statut adopté en 1984 a donné plus d'autonomie à la Nouvelle-Calédonie. Mais François Mitterrand avait déjà identifié un problème : donner plus d'autonomie à ce territoire, c'était donner plus d'autonomie à ses élites, plus de pouvoirs à ceux qui en avaient déjà.

" Le jeu politicien métropolitain n'a pas aidé "

À partir de 1986, la cohabitation n'a rien arrangé. Le dossier calédonien a été instrumentalisé à des fins politiciennes entre le PS et le RPR. La droite voulait rétablir l'ordre tandis que François Mitterrand pointait "l'injustice de la loi". Les rapports entre Nouméa et Paris étaient d'autant plus tendus que le ministre des Départements et territoires d'outre-mer de l'époque, Bernard Pons, refusait de parler aux indépendantistes et avait employé le terme de "terroriste" à l'égard du FLNKS. Entre les deux tours de la présidentielle 1988, au moment de la prise d'otages d'Ouvéa, le Premier ministre Jacques Chirac a joué son va-tout : il y a eu un état d'urgence, quasiment pour la première fois depuis 1962, et on a envoyé des commandos normalement déployés en opérations extérieures. Ce jeu politicien métropolitain n'a pas aidé.

Comment le gouvernement a-t-il réussi à rétablir le dialogue ?
Une fois réélu, François Mitterrand, qui avait bien compris que le dossier était brûlant et ne voulait pas se lier les mains en cas d'explosion, l'a donné à son Premier ministre Michel Rocard. C'est lui qui a fait venir les deux leaders indépendantistes et anti-indépendantistes, Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, à Matignon pour discuter. Ils ont eu un week-end pour trouver un accord, enfermés ensemble sans pouvoir sortir. Ils se sont parlés comme jamais auparavant et ont fini par trouver.

Mais c'est une chose de signer un accord à Paris, c'en est une autre de le faire accepter sur place. Certains partis indépendantistes l'ont vécu comme une trahison et Jean-Marie Tjibaou l'a payé de sa vie, assassiné le 4 mai 1989 par un Kanak indépendantiste.

Trente ans plus tard, les indépendantistes sont-ils moins radicaux ?
D'abord, ils n'ont plus de leader aussi charismatique que Jean-Marie Tjibaou. Ensuite, la mort de ce dernier a, en quelque sorte, gravé les accords de Matignon dans le marbre, puisqu'il les a payés de son sang. Dans sa grande majorité, la classe politique calédonienne a adhéré aux accords car cela a permis la paix.

Evidemment, l'indépendance reste un objectif. Mais le contexte de la décolonisation dans le monde a beaucoup évolué, les indépendantistes veulent construire une indépendance pas seulement souveraine mais viable, s'en donner les moyens, notamment économiques. Certains d'entre eux sont moins fermés que dans les années 1970.

" Il y a plusieurs sorties possibles. On pourrait imaginer aller vers un modèle d'État associé ou fédéré, avec une très large autonomie. "

Pourrait-on alors imaginer une autre solution que celle de l'indépendance ?
En ce moment, le référendum se prépare. Mais en réalité, l'ensemble des partis pensent beaucoup plus aux jours qui vont suivre l'échéance électorale qu'au scrutin lui-même. Que va-t-il se passer si, contre toute attente, les indépendantistes l'emportent ? Que se passera-t-il s'ils perdent, mais d'un cheveu ? Si cela se joue à 2% ou 3%, ce n'est pas la même chose que si le "non" l'emporte avec 15 points d'avance. Tous les partis se posent la question de ce qui va se passer après et comment faire pour que la Nouvelle-Calédonie reste calme.

Dans ce contexte, il y a plusieurs sorties possibles. On pourrait imaginer aller vers un modèle d'État associé ou fédéré, avec une très large autonomie. Même si, officiellement, les indépendantistes gardent l'indépendance en ligne de mire, certains n'y sont pas forcément opposés. Quoi qu'il arrive, si le référendum de 2018 aboutit à un refus de l'indépendance, le processus ne sera pas terminé. L'accord de Nouméa prévoit qu'on puisse encore organiser deux scrutins similaires à deux ans d'intervalle. Potentiellement, les Calédoniens pourraient donc être amenés à se prononcer de nouveau en 2020 et 2022.

Un référendum à l'issue encore incertaine

Il existe pour l'instant peu de sondages permettant de prendre la température des électeurs Calédoniens. Selon une enquête de l'Institut I-Scope pour Caledonia, rendu public en mai dernier, plus de 54% des personnes inscrites sur les listes électorales se prononceraient contre. Mais le taux d'indécis reste encore très élevé (21,4%).

Si les observateurs jugent la victoire du non plus probable que celle de l'indépendance, c'est en se basant sur le corps électoral. Les Kanaks, majoritairement indépendantistes, sont minoritaires : ils représentent environ 40% de la population.