En pleine crise des "gilets jaunes", la question de l’ISF revient sur la table

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© JOEL SAGET / AFP
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Plusieurs membres du gouvernement n’excluent plus de rétablir l’impôt sur la fortune, supprimé au 1er janvier 2018, afin de calmer les esprits. Ce qui serait un immense renoncement.

Le gouvernement a déjà reculé sur la hausse des taxes sur le carburant, mardi, en promettant un "moratoire" de six mois sur le sujet. La crise des "gilets jaunes" qui se poursuit depuis près d’un mois va-t-elle le pousser à un autre renoncement ? Cette semaine, plusieurs membres de l’exécutif ont laissé entendre qu’il n’était pas impossible de revenir sur la suppression de l’impôt sur la fortune.

Un retour conditionné à l’évaluation du dispositif. Lundi, Benjamin Griveaux assurait pourtant que "ce sujet-là n’est pas sur la table", demandant un délai de “18 à 24 mois pour que la mesure fasse son plein effet". Mais, ajoutait le porte-parole du gouvernement sur RTL, "si quelque chose ne marche pas, on n’est pas idiot, on va le changer". Le même jour, c’est la députée Amélie de Montchalin, vice-présidente du groupe LREM à l’Assemblée, qui rappelait que l’évaluation de l’ISF allait être lancée "dans les jours ou semaines qui viennent". Et serait rendue "pour début 2020". Mardi, Marlène Schiappa a franchi un cap supplémentaire sur France 3. "Nous allons évaluer la transformation de l’ISF en IFI" et "si l’évaluation montre que des capitaux ne sont pas suffisamment injectés dans l’économie française, je proposerai de rétablir l’ISF".

" On avait conscience que cette mesure était un totem et que si, dans deux ans, elle ne produisait pas l’effet escompté, on pourrait très bien revenir dessus. "

Une mesure symbolique très critiquée. L’ISF, impôt si symbolique à destination des plus aisés, avait été transformé en impôt sur la fortune immobilière (IFI), qui se concentrait uniquement sur les biens immobiliers, dans le projet de loi de finances 2018, avec effet au 1er janvier dernier. Une mesure très décriée sur le fond par la gauche, qui voit en elle une injustice fiscale, et par la droite, qui aurait préféré aller plus loin encore en supprimant entièrement le dispositif. Critiquée sur le timing, aussi. C’était alors le premier budget du quinquennat Macron, quand d’autres dispositifs plus sociaux, notamment la baisse de la taxe d’habitation, ne sont entrés en vigueur que plusieurs mois plus tard.

Les députés LREM minimisent. Mercredi, à l’Assemblée, la plupart des députés LREM minimisaient. "C’est ce qu’on a dit depuis le début", évacue Hervé Berville. "On avait conscience que cette mesure était un totem et que si, dans deux ans, elle ne produisait pas l’effet escompté, on pourrait très bien revenir dessus." Le chef de groupe Gilles Le Gendre, visiblement agacé, est encore plus catégorique : "Rien n’a été annoncé sur l’IFI."

Preuve néanmoins que l’idée fait son chemin, certains s’inquiètent déjà d’un retour en arrière, à l’image de Bruno Bonnell, député du Rhône. "Je suis absolument contre un retour à l’ISF. Gardons notre calme. Avant de condamner des décisions prises il y a dix-huit mois, qui ne sont pas effectives depuis un an, évaluons-les."

" La suppression de l’ISF a marqué. J’ai rencontré des gilets jaunes, c’est quelque chose qui remonte, parce que c’est symbolique. "

"La suppression de l’ISF a marqué". Du côté des alliés MoDem de LREM, en revanche, on reconnaît qu’il y a bel et bien un problème. "Je ne parlerai pas de 'boulet'", avance prudemment Elodie Jacquier-Laforge. "Mais je pense qu’il faut être à l’écoute. Et la suppression de l’ISF a marqué. J’ai rencontré des gilets jaunes, c’est quelque chose qui remonte, parce que c’est symbolique." Derrière François Bayrou, son parti a toujours dénoncé un IFI mal calibré, qui ne fléchait pas suffisamment l’argent échappant à l’impôt pour vérifier qu’il venait bien alimenter l’économie réelle. “L’évaluation était déjà prévue pour 2020, mais ce serait bien d’avoir déjà un premier point d’étape dès 2019”, observe Elodie Jacquier-Laforge.

La "tache originelle du quinquennat".Pour l’opposition de gauche, cette brèche ouverte par l’exécutif n’a rien d’une surprise. "La suppression de l’ISF revient comme un boomerang”, pointe Guillaume Garot, député socialiste. "C’est la tache originelle du quinquennat. Aucune mesure sur le pouvoir d’achat n’est audible à cause de cela." Du côté de LREM, on préfère y voir, comme Hervé Berville, “une autre façon de faire de la politique". "C’est tout à l’honneur du gouvernement de dire qu’on peut revenir sur une politique si elle n’est pas efficace." À la tribune, Edouard Philippe s’est dit serein. “Comme le Parlement l’a souhaité, un comité d’experts effectuera le bilan de cette réforme. Nous ne craignons pas ce débat, il est nécessaire, il aura lieu".  

Des économistes appellent à revoir l'IFI

Plusieurs économistes, eux aussi, appellent à revoir la fiscalité pour les plus riches. "Les classes populaires voient très bien que ce gouvernement a de l'argent pour les plus favorisés puisqu'il leur a donné quasiment 8 milliards d'euros par an dès le début de son quinquennat", souligne notamment Julia Cagé dans les colonnes de L'Obs. La chercheuse vise notamment la suppression de l'ISF au profit de l'IFI, mais aussi l'instauration d'un prélèvement forfaitaire unique sur le capital. Selon elle, il faut donc "réintroduire l'ISF". 

Philippe Aghion, l'un des économistes qui avait conseillé Emmanuel Macron pendant sa campagne, s'est lui aussi dit sceptique sur le dispositif choisi pour remplace l'ISF, tout en préconisant une solution intermédiaire. Il propose dans Le Monde d'"introduire une taxe de solidarité sur les patrimoines mobiliers". Cela permettrait selon lui de récupérer entre 3 et 4 milliards d'euros en ne ponctionnant que les plus gros patrimoines.